Asphyxié par une dette intérieure pesante, une pression fiscale inédite et le gel des chantiers publics, le patronat sénégalais tire la sonnette d’alarme. Tout en saluant la volonté de rupture du gouvernement, la Cnes exige un partenariat sincère et propose 10 mesures d’urgence pour éviter le naufrage du secteur privé, premier employeur du pays.
C’est un véritable réquisitoire, teinté d’un cri d’alarme, qu’a dressé la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (Cnes) lors de sa conférence de presse, hier, jeudi 18 juin, au siège de l’organisation à Dakar. Les responsables de la Confédération ont dépeint la situation critique des entreprises locales asphyxiées par une dette intérieure pesante, une pression fiscale jugée insoutenable et l’arrêt brutal des chantiers publics. Tout en saluant les orientations de rupture du nouvel exécutif, le secteur privé national exige un partenariat sincère et des mesures pragmatiques pour éviter un naufrage économique.
Le président de la Cnes, Abdel Kader Ndiaye, a posé un diagnostic sans complaisance de la conjoncture. Si l’organisation patronale affirme sa disposition à accompagner « l’Agenda national de transformation ‘‘Sénégal 2050’’ », elle ne cache plus son inquiétude face à la détérioration du climat des affaires. « Au sein du monde des affaires, l’inquiétude grandit. Nous faisons face à des menaces concrètes : un risque d’instabilité institutionnelle et une dette intérieure dont le niveau devient asphyxiant », a prévenu M. Ndiaye. Citant l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd), il a rappelé que le secteur privé génère 90 % des emplois et constitue le premier contribuable. Le président de la Cnes dit regretter une « mise à l’écart croissante des instances de décision » et a dénoncé une réforme fiscale et douanière majeure menée récemment « sans concertation préalable ».
Pour redresser la barre, la Cnes a formulé 10 attentes prioritaires. Entre autres, plus de visibilité sur la feuille de route économique ; une concertation permanente et institutionnalisée avec l’État ; un respect du Pacte national de stabilité sociale ; une transparence budgétaire via l’apurement des créances dues aux opérateurs économiques et aux hôpitaux ainsi qu’une relance par l’investissement productif ciblant particulièrement le secteur des Btp.
La dette siphonne l’investissement
Pour Abdel Kader Ndiaye, une véritable souveraineté économique exige du concret et du pragmatisme, loin des simples effets de discours. « Une souveraineté sans emploi pour les jeunes, sans parts de marché pour nos entreprises et sans pouvoir d’achat pour les ménages n’a pas de sens », a-t-il soutenu.
L’expert Alla Sène a apporté un éclairage chiffré et technique sur l’origine du malaise économique. D’après son analyse des finances publiques, l’augmentation des ressources internes de l’État a été totalement absorbée par l’explosion du coût de la dette au détriment de l’investissement public. « Si en 2023, nous étions à 569 milliards de FCfa de charges financières sur la dette, en 2025, nous sommes passés à 1.088 milliards. (…) Bien que les recettes aient augmenté, la charge de la dette a crû à un rythme bien plus soutenu », a-t-il expliqué. Cette dynamique a provoqué une chute drastique des dépenses en capital sur ressources internes, passées de 23 % du budget (857 milliards de FCfa) en 2023 à seulement 14 % (559 milliards de FCfa) en 2025. « C’est là où le bât blesse : l’État perd ses marges de manœuvre à cause du fardeau de la dette et se retrouve incapable de payer ses partenaires, car l’essentiel de ses ressources est siphonné », a-t-il déclaré. M. Sène invite donc à réformer la commande publique et à s’appuyer sur le secteur privé national pour porter la dette publique.
Pour la Cnes, la rupture et la quête de souveraineté économique promises par l’exécutif ne pourront pas se faire en tournant le dos aux champions nationaux, sous peine de voir s’effondrer le moteur de la croissance sénégalaise.
Mamadou GUÈYE

