Orphelin de père à l’âge de 11 ans, élevé par une mère qui vendait de l’eau glacée pour nourrir ses enfants, Thierno Alia Mbengue, 38 ans, est devenu l’un des artisans de l’électrification rurale au Sénégal. Coordonnateur du Projet d’amélioration de l’accès à l’électricité (Pamacel), ce natif du quartier Cité Lamy, à Thiès, incarne le parcours d’un homme façonné par les épreuves, le travail et la conviction.
Il y a d’abord l’ombre : celle d’un enfant de Thiès, très tôt privé de l’amour paternel, élevé par une mère contrainte d’affronter les épreuves de la vie pour offrir un avenir à ses enfants. Puis vient la lumière : celle d’un ingénieur qui parcourt aujourd’hui le Sénégal pour électrifier des centaines de villages dans le cadre du Projet d’amélioration de l’accès à l’électricité (Pamacel). Thierno Alia Mbengue symbolise les deux faces d’une même existence. Celle d’un homme qui s’est battu pour se faire une place au soleil.
« Ma mère vendait de l’eau glacée pour nous nourrir. Aujourd’hui, j’électrifie des centaines de villages ». Cette phrase résume à elle seule l’itinéraire de Thierno Alia Mbengue, 38 ans. Entre ces deux images se dessine une histoire de résilience, d’ambition et de fidélité aux valeurs héritées d’une enfance modeste dans le quartier populaire de Cité Lamy, à Thiès.
Le drame personnel de Thierno Alia Mbengue tient à la rudesse du destin. À seulement 11 ans, il perd son père sans avoir eu le temps de lui dire adieu. Benjamin d’une fratrie de trois enfants, il est élevé par une mère qui refuse de céder aux vicissitudes de la vie. Sans emploi stable, elle multiplie les petits commerces : eau glacée, jus, tissus, encens…Tout est bon pour assurer le repas quotidien et financer la scolarité de ses enfants. Le jeune Thierno l’accompagne au marché, l’aide dans ses activités et découvre très tôt la valeur du sacrifice.
De cette période, il garde moins le souvenir de la pauvreté que celui d’une femme debout. « Un enfant pauvre peut manquer de moyens, mais jamais d’ambition ni de valeurs », répétait-elle. Cette leçon est devenue sa boussole. Le travail, la dignité et le partage constituent désormais le socle de son engagement, tant dans sa vie personnelle que professionnelle.
Cette culture de l’effort ne le quittera plus. À l’École supérieure polytechnique (Esp) de Dakar, où il prépare son diplôme d’ingénieur en génie électrique, il refuse de dépendre uniquement du soutien familial. Parallèlement à ses études, il effectue des travaux de maintenance informatique et électrique et commercialise du matériel informatique afin de financer une partie de son cursus. Pour lui, il n’existe aucune contradiction entre le travail intellectuel et le travail manuel. Tous deux participent à la construction d’un homme.
Son parcours académique le conduit ensuite en France. Après un passage à Polytech Nantes, il poursuit un master en économie et ingénierie financière, avec une spécialisation en énergie, finance et carbone, à l’Université Paris-Dauphine. Là encore, la réussite se construit dans l’effort. Pour subvenir à ses besoins, il travaille chez McDonald’s. Une expérience qu’il évoque sans complexe. Bien au contraire. Il y voit une véritable école de discipline, de rigueur, d’humilité et de respect de tous les métiers.
Son premier salaire gagné loin du Sénégal ne sert pourtant pas à satisfaire une envie personnelle. Il finance les premiers travaux de construction de la maison de sa mère à Cité Lamy. « C’était ma manière de lui rendre une infime partie de tout ce qu’elle avait sacrifié pour nous », confie-t-il. Plus qu’une maison, cette demeure représente à ses yeux la victoire du travail sur la fatalité et le plus bel hommage qu’un fils puisse rendre à sa mère.
Au service de l’électrification rurale
Fort de cette formation, Thierno Alia Mbengue choisit de consacrer sa carrière au secteur de l’énergie. Depuis plus de quinze ans, il évolue dans ce domaine stratégique. Il travaille successivement à Era Sénégal, filiale d’Edf spécialisée dans l’électrification rurale, au ministère de l’Énergie, au sein de l’Unité de formulation et de coordination du Mca-Sénégal II, dans le secteur privé, avant de rejoindre la Senelec. Aujourd’hui, il y coordonne des programmes d’électrification rurale et de densification des réseaux électriques représentant plus de 100 milliards de FCfa d’investissements.
Pour Thierno Alia Mbengue, l’électricité ne se résume pas à une infrastructure. Elle constitue un puissant levier de transformation sociale. Derrière chaque ligne électrique installée, il voit des enfants qui peuvent enfin réviser leurs leçons après le coucher du soleil, des centres de santé capables de conserver les vaccins et d’offrir de meilleurs soins, des femmes qui développent des activités génératrices de revenus grâce à la mécanisation de certaines tâches, ainsi que des jeunes qui accèdent au numérique, entreprennent et créent des emplois.
Cette vision explique son attachement à l’électrification rurale. Ayant grandi dans un environnement où les difficultés étaient quotidiennes, il mesure combien les infrastructures peuvent transformer le destin d’une communauté. À ses yeux, raccorder un village au réseau électrique ne constitue qu’une première étape. Le véritable défi consiste à faire de cette énergie un moteur de création de richesse, d’activités économiques et d’opportunités durables. « Il ne suffit plus d’amener l’électricité dans les villages ; il faut permettre aux populations d’en faire un véritable levier de développement », affirme-t-il.
Cette conviction s’inscrit dans une vision plus large du Sénégal. Il rêve d’un pays où le lieu de naissance ne détermine plus l’avenir d’un enfant. Un Sénégal où les opportunités offertes à un jeune vivant dans un village reculé seraient les mêmes que celles d’un enfant des grands centres urbains. Pour lui, l’accès universel à une énergie fiable, accessible et abordable constitue l’une des conditions essentielles pour réduire les inégalités territoriales et accélérer le développement économique.
Mais derrière le cadre supérieur se cache un homme profondément attaché à ses racines. Fils de Cité Lamy, il n’a jamais rompu le lien avec son quartier. À travers ses engagements associatifs et communautaires, il accompagne de jeunes étudiants issus de milieux modestes, encourage les parcours d’excellence et soutient des femmes dans le développement d’activités génératrices de revenus. Il estime que chacun a le devoir de tendre la main lorsqu’il a eu la chance de gravir quelques échelons.
Son engagement citoyen s’exprime également en politique. Aujourd’hui, il revendique le droit de mettre son expertise au service du débat public sur les politiques énergétiques et le développement du pays.
Lorsqu’on lui demande comment ses proches le décriraient, il répond sans hésiter : « Travailleur, engagé et généreux. » Une définition qui résume aussi bien l’homme que le professionnel. Pourtant, ce n’est ni une fonction ni une distinction qu’il souhaite laisser derrière lui. Son ambition est plus simple et plus profonde : que l’on puisse dire qu’un enfant de Cité Lamy a réussi sans jamais oublier d’où il venait et qu’il a contribué à ouvrir la voie à d’autres.
S’il avait un message à adresser au garçon de 11 ans qui venait de perdre son père, il lui dirait de ne jamais perdre espoir. Que les épreuves d’aujourd’hui deviendront la force de demain. Que le destin ne dépend pas des circonstances de la naissance, mais des choix que l’on fait face aux difficultés. Et surtout qu’un jour, il aura la responsabilité d’aider d’autres enfants à croire en leurs rêves.
L’histoire de Thierno Alia Mbengue n’est pas seulement celle d’une ascension sociale. C’est celle d’un homme qui a transformé les leçons d’une mère courageuse en philosophie de vie. Celle d’un ingénieur qui voit, dans chaque village électrifié, bien plus qu’un réseau de câbles : une promesse de dignité, d’égalité des chances et d’espoir. Un homme passé, au propre comme au figuré, de l’ombre à la lumière.
Par Babacar Guèye DIOP

