Pour Seydou Sow, économiste financier et analyste quantitatif, doctorant en économie publique, la prime de risque en Afrique est parfois amplifiée par une perception générale du risque africain. Il estime ainsi qu’il faut plutôt construire un système de notation plus contextualisé et plus représentatif.
Moody’s abaisse la notation du Sénégal à Caa2, évoquant notamment la situation avec le Fmi et les tensions entre le législatif et l’exécutif. Comment appréciez-vous ces facteurs mis en avant ? Sont-ils suffisamment fondés ?
La dégradation de la notation du Sénégal, de Caa1 à Caa2, traduit avant tout une inquiétude croissante concernant la capacité de l’État à assurer le service de sa dette dans les conditions actuelles. Les éléments mis en avant par Moody’s, notamment les fortes pressions de refinancement, le poids croissant des intérêts, les besoins importants de financement et la dépendance accrue au marché régional, sont des facteurs qui méritent effectivement d’être pris au sérieux. Le problème n’est donc plus seulement le niveau de la dette publique, mais surtout la capacité à la refinancer à des conditions soutenables. La question du Fmi constitue également un facteur important. L’absence prolongée d’un nouveau programme limite l’accès du Sénégal aux financements concessionnels et accroît mécaniquement sa dépendance au marché régional, où les conditions d’emprunt sont actuellement relativement coûteuses. Dans ce contexte, le coût du service de la dette réduit les marges de manœuvre budgétaires de l’État et peut rendre plus difficile le financement des dépenses prioritaires et des investissements publics. De ce point de vue, l’analyse de Moody’s repose sur un fondement économique réel. En revanche, concernant les tensions entre l’exécutif et le législatif, je pense qu’il faut davantage nuancer. Une tension politique ou institutionnelle ne constitue pas, en elle-même, un risque de défaut. Elle devient un véritable risque économique lorsqu’elle entraîne une paralysie des institutions, retarde les réformes budgétaires ou empêche l’État de mettre en œuvre sa stratégie d’assainissement des finances publiques. Il faut donc distinguer le risque politique potentiel de ses conséquences économiques effectivement observables. Je dirais donc que les facteurs économiques et financiers avancés par Moody’s sont globalement fondés, mais qu’il faut éviter de considérer cette notation comme une vérité absolue sur la situation du Sénégal. Une agence de notation formule une appréciation probabiliste du risque. Dans le cas présent, le véritable enjeu est de savoir si les difficultés actuelles de liquidité et de refinancement peuvent être corrigées par un ajustement budgétaire, une amélioration de la mobilisation des recettes et un retour à des financements plus concessionnels, notamment avec le soutien du Fmi.
Comment analysez-vous la perception du risque en Afrique ?
La question de la perception du risque en Afrique est beaucoup plus large que celle de la seule notation du Sénégal. Il faut distinguer le risque économique réel de la perception que les marchés financiers en ont. Les économies africaines présentent effectivement certaines vulnérabilités : des marchés financiers moins profonds, une mobilisation fiscale souvent limitée, une forte exposition aux chocs extérieurs et, pour plusieurs pays, une dépendance importante au financement extérieur. Ces facteurs peuvent légitimement justifier une prime de risque. Mais cette prime de risque peut parfois être amplifiée par une perception générale du risque africain. Deux pays présentant des fondamentaux relativement comparables peuvent ainsi être confrontés à des conditions de financement différentes. Le marché ne rémunère donc pas uniquement les indicateurs macroéconomiques ; il intègre également la perception de la stabilité institutionnelle, la qualité de la gouvernance, la disponibilité des données et la confiance des investisseurs. Le cas du Sénégal est particulièrement intéressant à cet égard. Malgré la dégradation de sa notation, le pays continue d’accéder au marché régional et à mobiliser des ressources. Cela montre qu’il existe toujours une confiance des investisseurs, mais que cette confiance est désormais rémunérée à un coût beaucoup plus élevé. Il faut donc faire la distinction entre l’accès au financement et le coût du financement. Un pays peut encore trouver des prêteurs tout en étant confronté à une prime de risque importante. La notation doit être considérée comme un indicateur important, mais pas comme une mesure parfaite et définitive de la solvabilité d’un État.
Quelles sont les solutions pour avoir un système de notation conforme aux réalités du continent ?
À mon sens, l’objectif ne doit pas être de mettre en place un système qui attribuerait automatiquement de meilleures notes aux pays africains. Il faut plutôt construire un système de notation plus contextualisé et plus représentatif des réalités économiques africaines. Les méthodologies doivent mieux tenir compte des spécificités des économies du continent et de leurs marchés financiers. Il serait notamment important d’accorder davantage de poids à la structure de la dette : la part de la dette en monnaie locale, les maturités, la composition des créanciers, la profondeur du marché financier domestique et régional, ainsi que la capacité réelle de refinancement de l’État. Il faut également mieux distinguer un problème temporaire de liquidité d’un problème structurel de solvabilité. Cette distinction est essentielle, car un État peut rencontrer des difficultés de refinancement sans être nécessairement dans une situation d’insolvabilité. Le développement d’agences de notation africaines indépendantes et crédibles constitue également une piste intéressante. Il ne s’agit pas de remplacer les agences internationales, mais de créer davantage de pluralité dans l’analyse du risque souverain. Des institutions régionales disposant d’une expertise approfondie des économies africaines pourraient apporter une lecture complémentaire, à condition de respecter des standards élevés d’indépendance, de transparence et de rigueur méthodologique.
Quelles sont les autres actions à mettre en œuvre ?
La responsabilité revient aussi aux États africains. Pour réduire durablement la prime de risque, il faut renforcer la transparence budgétaire, améliorer la qualité des statistiques publiques, renforcer la mobilisation des recettes fiscales, améliorer la gestion de la dette et éviter une dépendance excessive au financement de court terme. La meilleure réponse aux agences de notation reste finalement l’amélioration durable des fondamentaux économiques et la transparence de l’information financière. Au fond, la situation actuelle du Sénégal doit être analysée avec beaucoup de lucidité. Il serait excessif de considérer la dégradation de Moody’s comme totalement injustifiée, mais il serait également réducteur de résumer la situation du pays à sa notation. Les difficultés de refinancement, le poids du service de la dette et l’absence prolongée d’un cadre avec le Fmi constituent des préoccupations réelles. Mais elles doivent être appréciées dans une perspective dynamique, en tenant compte de la capacité du Sénégal à restaurer progressivement ses équilibres budgétaires, à améliorer la mobilisation de ses recettes et à retrouver des conditions de financement plus soutenables. Plus largement, cette situation doit ouvrir un débat sur la manière dont le risque africain est évalué, perçu et rémunéré par les marchés internationaux. L’enjeu pour le continent n’est pas simplement d’obtenir de meilleures notes, mais de disposer d’une évaluation du risque qui soit à la fois rigoureuse, indépendante et suffisamment adaptée aux spécificités économiques et financières africaines.
Entretien réalisé par : Demba DIENG

