Face à l’urgence climatique et à la multiplication d’initiatives privées parfois peu encadrées, la Direction générale de l’énergie (Dge) engage une réforme structurelle majeure. L’objectif est de mettre en place un cadre normatif et tarifaire capable de réguler l’essor de l’électromobilité et de préserver la stabilité du réseau électrique national à l’horizon 2050.
L’électromobilité progresse plus rapidement que la réglementation. Au Sénégal, les véhicules électriques et hybrides gagnent progressivement du terrain. Face à cette évolution, les autorités veulent éviter que le développement du secteur ne se fasse sans règles ni coordination. C’est dans cette perspective que la Direction générale de l’énergie (Dge) a lancé, jeudi 18 juin, à Dakar, un vaste chantier consacré à l’élaboration d’un cadre réglementaire et d’une stratégie nationale de déploiement des infrastructures de recharge pour véhicules électriques. Pour les autorités, l’enjeu dépasse largement la seule question du transport. Premier secteur émetteur de gaz à effet de serre dans le pays, le transport occupe une place centrale dans les engagements climatiques du Sénégal, notamment dans le cadre de la «Vision Sénégal 2050» et de la Contribution déterminée au niveau national (Cdn). Ouvrant les travaux, la directrice générale de l’Énergie, Mame Fatou Mbow Ly, a présenté cette initiative comme une étape décisive dans la transformation du paysage énergétique national. « C’est un moment important pour le secteur de l’énergie et pour notre pays », a-t-elle déclaré devant les participants.
Selon elle, l’essor de la mobilité électrique ne peut durablement se construire dans un vide réglementaire. Les initiatives qui émergent actuellement se heurtent déjà à plusieurs contraintes : absence de normes techniques harmonisées, manque de visibilité sur les conditions d’exploitation des futurs opérateurs, interrogations sur les modalités de raccordement au réseau électrique et absence de mécanismes tarifaires adaptés. « À défaut d’un cadre réglementaire dédié, ce développement se heurtera inévitablement à des obstacles concrets », a-t-elle averti. Ces insuffisances constituent, selon elle, autant de freins à l’investissement et à l’émergence d’un marché structuré, sécurisé et économiquement viable. Une feuille de route pour organiser le marché Pour la responsable, la disponibilité d’infrastructures de recharge fiables, accessibles et interopérables constitue une condition indispensable à la réussite de cette transition. Une nécessité d’autant plus pressante que les demandes d’opérateurs privés souhaitant installer des bornes de recharge se multiplient à travers le pays. Face à cette dynamique, l’État a choisi d’anticiper plutôt que de subir. Laisser le marché se développer sans encadrement exposerait le Sénégal à plusieurs risques. « Sans un cadre réglementaire clair, notre pays s’expose à des développements anarchiques, à des investissements mal orientés et à une déstabilisation potentielle du réseau électrique », a expliqué Mame Fatou Mbow Ly.
Selon la directrice générale, la progression du parc de véhicules électriques et hybrides dépasse déjà les projections réalisées il y a quelques années. Certains secteurs d’activité expriment également des besoins croissants en infrastructures de recharge, renforçant l’urgence d’une planification nationale cohérente. « Cette démarche n’est pas seulement technique. Elle est stratégique et déterminante pour notre avenir énergétique », a-t-elle insisté. Pour accompagner cette mutation, les autorités ont confié à un consortium la mission de concevoir le futur cadre de développement de l’électromobilité au Sénégal. Sélectionné à l’issue d’un processus lancé en juillet 2025, ce groupement bénéficie du soutien financier de l’African climate foundation (Acf). Sa mission, prévue sur une durée de six mois, s’articule autour de trois axes majeurs : l’élaboration d’un dispositif réglementaire complet applicable aux infrastructures de recharge, la définition d’un modèle tarifaire suffisamment attractif pour encourager l’investissement privé, ainsi que la conception d’une stratégie nationale de déploiement à court, moyen et long termes.
Le défi de l’interopérabilité et de la stabilité du réseau électrique
Sans normes communes, le déploiement des bornes de recharge pourrait rapidement se transformer en une guerre des standards. Entre risques de fragmentation du marché, surcoûts pour les investisseurs et difficultés d’utilisation pour les usagers, le Sénégal joue une partie importante de sa transition énergétique sur ce chantier à la fois technique, économique et réglementaire.
L’essor de l’électromobilité modifie progressivement la courbe de charge du réseau électrique national. Sans encadrement adéquat, les pics de consommation liés à la recharge simultanée de véhicules particuliers ou de flottes de transport collectif aux heures de pointe pourraient exercer une forte pression sur les infrastructures électriques, avec des risques de surcharge des transformateurs et de perturbations dans la distribution de l’électricité. C’est précisément pour prévenir un tel scénario que la Direction générale de l’énergie (Dge) met l’accent sur la notion d’interopérabilité.
Mame Fatou Mbow Ly a été particulièrement explicite sur ce point : « Le succès de l’électromobilité est conditionné par la disponibilité et l’utilisation d’infrastructures de recharge fiables, sécurisées et surtout interopérables». L’interopérabilité garantit qu’un véhicule électrique puisse être rechargé sur n’importe quelle borne installée sur le territoire national, indépendamment de sa marque, de sa technologie ou de l’opérateur qui l’exploite. Pour atteindre cet objectif, l’atelier de lancement a posé les bases d’une harmonisation technique rigoureuse. Il s’agit notamment d’intégrer les futures normes relatives aux infrastructures de recharge dans les principaux textes régissant le secteur, parmi lesquels le Code de l’énergie, la Loi sur l’électricité, le Code réseau et la Loi d’orientation sur les transports terrestres.
Vers une tarification intelligente
L’autre chantier majeur concerne la définition d’un modèle économique viable et attractif pour le développement de la mobilité électrique. Au-delà du simple prix de l’électricité, les autorités souhaitent mettre en place une tarification intelligente capable d’orienter les comportements de consommation.
L’objectif est d’encourager la recharge des véhicules durant les heures creuses, lorsque la demande sur le réseau est plus faible et que la production issue des énergies renouvelables, notamment solaire et éolienne, est plus abondante. Une telle approche permettrait de transformer une contrainte potentielle pour le réseau en un véritable levier d’optimisation énergétique. Elle contribuerait également à améliorer l’intégration des énergies renouvelables dans le mix électrique national tout en limitant les coûts liés aux investissements dans les infrastructures. Pour la directrice générale de l’énergie, la réussite de cette transition dépendra, avant tout, de la capacité des différents acteurs à travailler de manière concertée.
« Ensemble, nous avons la responsabilité de mettre en place un cadre réglementaire à la hauteur des ambitions du Sénégal en matière de mobilité durable », a-t-elle déclaré.
Pathé NIANG

