Dans les profondeurs verdoyantes du département d’Oussouye, des exploitations agricoles familiales, autrefois modestes, deviennent, aujourd’hui, de véritables moteurs de développement local. Grâce à l’accompagnement de l’Agence nationale d’insertion et de développement agricole (Anida), des producteurs ont réussi à transformer des terres parfois abandonnées en fermes modernes, productives et génératrices de revenus. À Kahinda, comme à Kamabeul Manjack, ces réussites agricoles témoignent d’une région qui revient vers la terre et participe activement à la marche du Sénégal vers la souveraineté alimentaire.
ZIGUINCHOR – Quelque part dans les forêts luxuriantes du village de Kahinda, dans la commune d’Oukout, le silence n’est interrompu que par le chant des oiseaux, le bruissement du vent dans les vergers et l’activité discrète d’une agriculture en pleine effervescence. À quelques minutes de marche de la route nationale menant à Élinkine, dans la commune de Mlomp Kassa, une vaste étendue verdoyante apparaît au milieu des arbres. Ici, chaque parcelle respire la vie.
En cette journée du jeudi 14 mai 2026, une équipe de l’Anida s’est rendue dans plusieurs fermes implantées dans les départements de Ziguinchor et d’Oussouye. Bienvenue à la ferme « Paradis terrestre ». Le nom peut sembler ambitieux. Pourtant, une fois franchie l’entrée de cette exploitation familiale, le décor lui donne tout son sens. Des rangées de fruits de la passion grimpent harmonieusement sur leurs supports, des plants d’ananas s’étendent à perte de vue, tandis que les cultures maraîchères, notamment le piment, occupent harmonieusement les espaces.
Entre les allées, deux jeunes ouvriers parmi les cinq que compte l’exploitation s’activent sous le regard attentif des propriétaires : Nazaire Diatta et son épouse, Gracia Diédhiou. Tout commence en 2017. Cette année-là, l’Anida décide d’accompagner ce couple dans l’aménagement d’une petite exploitation d’un hectare. Neuf ans plus tard, le projet a changé d’échelle. Aujourd’hui, quatre hectares sont pleinement exploités sur une propriété familiale de quatorze hectares.
Nazaire Diatta ne cache pas sa fierté lorsqu’il évoque le chemin parcouru. « Depuis sept ans, notre famille vit essentiellement des revenus de la ferme. Les produits agricoles nous permettent de nourrir nos enfants, d’assurer leur scolarité et de faire vivre le ménage. Beaucoup de jeunes d’Oussouye ont été inspirés par notre expérience et viennent, aujourd’hui, apprendre le métier ici », confie-t-il.
Dans cette ferme, l’agriculture n’est plus simplement une activité de subsistance. Elle est devenue une véritable entreprise rurale. Le fruit de la passion, principale culture de l’exploitation, génère à lui seul un chiffre d’affaires annuel estimé entre 30 et 40 millions de FCfa. À cela s’ajoutent les revenus issus du piment, de l’ananas, du maraîchage et même de l’élevage porcin.
Sous le soleil de Kahinda, les dix-mille pieds cultivés racontent une réussite bâtie avec patience, détermination et accompagnement technique. « Nous développons, aujourd’hui, plusieurs filières à la fois. Il y a l’arboriculture, le maraîchage, la culture de l’ananas, etc. La ferme familiale Gracia couvre quatorze hectares au total, dont quatre sont déjà pleinement valorisés grâce à l’appui reçu depuis 2017 », explique Nazaire Diatta.
Des terres nues devenues des exploitations modernes
Après Kahinda, l’équipe de l’Anida prend la direction de Kamabeul Manjack. Le paysage change peu à peu, mais la même dynamique agricole se dessine au bout de la piste. Ici, El Hadji Ibrahim Diallo, qui emploie six personnes, accueille les visiteurs au milieu de ses vergers. Autrefois commerçant à Ziguinchor, il gérait un magasin en ville avant de faire un choix radical : abandonner le commerce pour revenir à la terre. Un pari qui semblait risqué au départ, mais qui porte aujourd’hui ses fruits.
L’exploitation qu’il dirige désormais s’étend sur six hectares. Là où il n’y avait pratiquement rien, poussent aujourd’hui des champs de papayes, des manguiers, des mandariniers, des ananas ainsi qu’un important poulailler capable d’accueillir mille poussins.
Le décor impressionne. Les papayers chargés de fruits bordent les allées, tandis qu’un système d’irrigation moderne alimente les différentes parcelles. L’eau jaillit grâce à des équipements installés avec l’accompagnement de l’Anida : un puits hydraulique, une pompe, un champ solaire et un réseau d’irrigation.
Au milieu de ses cultures, El Hadji Ibrahim Diallo ne nourrit aucun regret. « Avant, je travaillais dans le commerce à Ziguinchor. Avec l’appui obtenu de l’Anida, j’ai choisi de me consacrer entièrement à l’agriculture. Aujourd’hui, les revenus issus des mandarines peuvent atteindre jusqu’à trois-millions de FCfa. La filière mangue me rapporte également plusieurs millions chaque année. Il en est de même pour l’élevage, où je peux gagner entre 10 et 15 millions de FCfa. Je rends grâce à Dieu pour cette évolution », témoigne-t-il avec émotion. La papaye représente, à elle seule, une manne importante pour l’exploitation, avec un chiffre d’affaires annuel avoisinant les dix millions de Fcfa.
Pour les responsables de l’Anida, ces exploitations illustrent parfaitement le potentiel des fermes agricoles familiales dans la stratégie nationale de souveraineté alimentaire. Présent lors de cette tournée, le directeur technique de l’agence, Mame Mor Guèye, insiste sur la nécessité de moderniser davantage ces unités de production. « Dans la région de Ziguinchor, plus de cinquante fermes “Natangué” ont déjà été mises en place au profit des jeunes, des femmes et des ménages ruraux. La nouvelle orientation consiste désormais à renforcer ces exploitations avec des équipements modernes permettant une maîtrise durable de l’eau et le développement d’une agriculture productive tout au long de l’année », explique-t-il.
Réaliser des fermes pour freiner l’exode des jeunes
Selon lui, les résultats observés à Kahinda et à Kamabeul démontrent que les investissements dans les exploitations familiales peuvent transformer durablement les territoires ruraux. « La ferme de Gracia illustre parfaitement cette progression. Partie d’un hectare, elle dispose aujourd’hui de quatre hectares exploités avec une diversification importante des cultures. À Kamabeul également, El Hadji Ibrahim Diallo a démarré sur une terre quasiment vierge avant d’être accompagné par l’Anida. Ce sont ces modèles qu’il faut renforcer pour permettre à l’agriculture sénégalaise d’atteindre ses ambitions en matière de souveraineté alimentaire », soutient le directeur technique de l’agence.
Au-delà des chiffres et des rendements, l’agence voit dans ces fermes une réponse concrète à l’exode rural et au chômage des jeunes. « Les exploitations agricoles familiales redonnent espoir dans les terroirs. Elles créent des revenus, stabilisent les familles et encouragent les jeunes à revenir vers l’agriculture. Dans les prochains jours, vingt nouvelles fermes verront d’ailleurs le jour dans la commune de Niaguis dans le cadre du projet Fonds vert pour le climat », annonce Mame Mor Guèye.
À Kahinda comme à Kamabeul, les terres autrefois silencieuses produisent désormais bien plus que des récoltes. Elles produisent de l’espoir, de l’emploi et une vision nouvelle du monde rural sénégalais. Derrière chaque pied d’ananas, chaque verger et chaque système d’irrigation se dessine progressivement une ambition nationale : nourrir le Sénégal grâce à ses propres terres.
Par Gaustin DIATTA (Correspondant)

