Après une année scolaire marquée par près de 150 heures de grève, des négociations entre l’État et les syndicats d’enseignants et des résultats aux examens qui suscitent beaucoup d’interrogations, Cheikh Mbow dresse le bilan de l’année 2025-2026. Dans cet entretien, le directeur exécutif de la Coalition des organisations en synergie pour la défense de l’éducation publique (Cosydep) revient sur la qualité des apprentissages, les défis persistants du système éducatif et les réformes à engager sans oublier les enjeux de la refondation de l’école sénégalaise.
Quel bilan tirez-vous du déroulement de l’année scolaire ?
L’année scolaire 2025-2026 aura été intense. Entre un démarrage stable et un déroulement tumultueux marqué par 150 heures de grève, l’aboutissement à un premier protocole d’accords entre l’État et les syndicats d’enseignants montre que le dialogue reste notre meilleur outil. L’année scolaire a connu aussi un dénouement heureux avec le déroulement correct des examens scolaires. Parmi les principaux acquis figurent le renforcement du dialogue entre les acteurs, les avancées dans le processus de refondation du système éducatif, la poursuite des initiatives en faveur de la prise en charge l’inclusion (cibles vulnérables, « daara », formation professionnelle), ainsi que l’engagement croissant des communautés autour de l’école. Toutefois, des défis majeurs demeurent. On peut citer le million d’enfants encore hors des structures éducatives, les disparités entre les territoires, les déficits en personnels enseignants, l’insuffisance des infrastructures et des équipements, les effectifs pléthoriques, la qualité des apprentissages, la nécessité d’accélérer le processus de refondation du système éducatif et le renforcement du financement du secteur. La priorité doit être de consolider les acquis tout en mettant davantage l’accent sur l’équité, la qualité et la résilience du système éducatif.
L’année scolaire a été marquée par des négociations entre le gouvernement et les syndicats d’enseignants. Comment évaluez-vous la gestion du dialogue social et les accords signés ?
Le dialogue social a connu des avancées appréciables grâce à la forte implication de facilitateurs, ce qui a permis d’engager des concertations constructives entre le gouvernement et les syndicats d’enseignants. Les accords conclus ont contribué à préserver la stabilité de l’année scolaire et témoignent d’une volonté commune de privilégier la négociation. Une paix scolaire durable dépendra moins de la signature des accords que de leur mise en œuvre effective, du respect des engagements pris et de l’institutionnalisation d’un dialogue permanent. Il est également essentiel d’anticiper les préoccupations des acteurs, de renforcer la confiance mutuelle et d’inscrire les réformes dans une démarche participative afin de prévenir les tensions récurrentes.
Les résultats des examens scolaires ont suscité de nombreux commentaires. Ces performances reflètent-elles le niveau des élèves ou révèlent-elles les limites de notre système d’évaluation ?
Les résultats du Cfee, du Bfem et du Bac appellent une analyse nuancée. Ils traduisent à la fois les efforts des élèves, des enseignants et des familles, mais aussi les effets des modalités d’organisation et d’évaluation des examens. Les exceptionnels résultats enregistrés au Cfee, contrastant surtout avec ceux du Bac, interrogent sur la cohérence du continuum des apprentissages et des dispositifs d’évaluation. Certes, il est possible d’atteindre des taux de réussite très élevés, voire 100%, à l’image des écoles d’excellence qui remplissent les conditions optimales. Il est clair qu’un système éducatif répondant aux normes de qualité peut produire des résultats très élevés. Il y a une hausse de 23,76 points entre 2025 et 2026. Cette performance interpelle. Elles méritent une analyse objective afin d’identifier les facteurs explicatifs afin d’en tirer les enseignements pour les prochaines sessions. Ces performances ne permettent pas, à elles seules, de mesurer le niveau réel des élèves. Elles invitent plutôt à renforcer les évaluations des acquis, à harmoniser les standards entre les différents cycles et à engager une réflexion approfondie sur la qualité des apprentissages, les pratiques pédagogiques et les mécanismes de certification.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la qualité des apprentissages par rapport aux performances des élèves ?
Au-delà des taux de réussite, la qualité des apprentissages demeure une préoccupation majeure. De nombreux élèves rencontrent encore des difficultés à maîtriser les compétences fondamentales en lecture, en écriture, en mathématiques et en résolution de problèmes. Les résultats aux examens ne reflètent donc qu’imparfaitement le niveau réel des acquis. Les principaux facteurs qui freinent l’amélioration des performances sont les disparités territoriales, les effectifs souvent pléthoriques, le déficit d’enseignants dans certaines zones, l’insuffisance des infrastructures et des ressources pédagogiques, ainsi que le faible accompagnement des élèves les plus vulnérables. À cela s’ajoute la nécessité de moderniser les pratiques pédagogiques et de renforcer la formation continue des enseignants. Les enjeux liés à la technologie éducative ne peuvent plus être ignorés. L’amélioration durable des performances passe par un financement conséquent et un investissement soutenu dans la qualité des enseignements et des apprentissages.
Le numérique et l’intelligence artificielle transforment les méthodes d’apprentissage. Le système éducatif sénégalais est-il prêt à relever ces nouveaux défis ?
Le Sénégal a engagé des initiatives encourageantes en matière de technologie éducative, mais le système n’est pas encore prêt à tirer profit des opportunités offertes par cet enjeu. Les insuffisances en infrastructures, en connectivité, en équipements et en compétences numériques des enseignants et des élèves demeurent importantes. La priorité est d’investir dans un accès équitable aux technologies, de renforcer la formation des enseignants, d’intégrer les compétences numériques et l’usage responsable de l’intelligence artificielle dans les curricula, mais aussi de mettre en place un cadre éthique et réglementaire adapté. L’Intelligence artificielle (Ia) doit être considérée comme un levier d’amélioration des apprentissages et non comme un simple outil technologique. Elle doit pouvoir contribuer à une école plus inclusive, plus innovante et mieux préparée aux défis de demain.
Quelles sont, selon vous, les réformes prioritaires et urgentes que le gouvernement devrait engager concernant la refondation du système éducatif ?
La refondation du système éducatif est une demande sociale et un engagement de l’actuel régime. Elle doit être bâtie dans une approche holistique, inclusive, décloisonnée et mieux articulée, en tirant pleinement profit de l’évaluation des expériences antérieures. L’enjeu principal est de construire un consensus national en faveur des politiques éducatives qui traversent les régimes politiques et renforcent le dialogue des offres éducatives. Cela exige de repenser simultanément les finalités, les curricula, les référentiels de formation, le système d’évaluation et d’orientation scolaire, les supports, le statut de l’enseignant, la résilience du système, le cadre normatif, la gouvernance, etc. Les priorités sont entre autres, la consolidation de la gouvernance du secteur par un dialogue permanent avec les acteurs, un pilotage fondé sur des données crédibles, exhaustives et désarticulées, un financement plus soutenu de l’éducation et une plus forte implication des collectivités territoriales, des familles et de la société civile. Enfin, le développement du numérique éducatif, de l’éducation inclusive et de l’orientation vers les compétences, l’employabilité et la citoyenneté doit constituer un axe majeur des réformes à venir. Au total, le processus de refondation doit prendre en compte tous les secteurs pour mieux répondre à leurs commandes, tenir compte de tous les enjeux pour se constituer en laboratoire de construction de réponses durables. Il s’agit aussi de mobiliser tous les partenaires pour bénéficier de ressources diverses et complémentaires.
Entretien réalisé par Daouda DIOUF

