Je salue la réflexion proposée par le Dr. Laurent BONARDI[1], qui a le mérite de remettre au cœur du débat éducatif une question essentielle pour la réussite de tout système d’enseignement bilingue : celle du transfert des apprentissages. Son analyse rappelle avec justesse que le passage d’une langue à une autre ne saurait être réduit à un simple exercice de traduction. Cette position est largement étayée par les recherches contemporaines en didactique du bilinguisme et en sciences cognitives.
Au-delà de sa portée scientifique, cette contribution invite également à porter un regard renouvelé sur les réformes en cours au Sénégal dans le domaine des apprentissages fondamentaux. Le Modèle harmonisé d’Enseignement bilingue au Sénégal (MOHEBS) s’impose aujourd’hui comme l’une des innovations majeures à travers le monde pour lutter contre la pauvreté des apprentissages. Son ambition est de permettre aux élèves de développer des compétences solides en s’appuyant à la fois sur les langues nationales, parlées comprises par les enfants et sur le français, dans une logique de complémentarité linguistique, pédagogique et cognitive.
En qualifiant le MOHEBS « d’excellent modèle », le Dr. BONARDI souligne implicitement la solidité des fondements scientifiques qui sous-tendent cette réforme majeure. Son article offre ainsi l’opportunité d’approfondir la réflexion sur l’un des mécanismes centraux du modèle : le transfert.
Il convient d’abord de rappeler que le transfert constitue l’un des principes structurants du MOHEBS. Le modèle repose sur l’hypothèse scientifiquement établie selon laquelle les apprentissages réalisés dans une langue peuvent soutenir les apprentissages dans une autre lorsque les compétences mobilisées partagent des bases cognitives communes.
Dans cette perspective, le transfert peut être défini comme le processus par lequel les acquis linguistiques, cognitifs, méthodologiques et conceptuels construits en langue première (L1) sont mobilisés, adaptés et réinvestis en langue seconde (L2) afin de faciliter de nouveaux apprentissages et d’assurer la continuité du développement des compétences.
Cette conception rejoint celle formulée dans les travaux du programme ELAN, qui définissent le transfert comme « un processus cognitif permettant de mobiliser un schème de traitement issu d’un apprentissage pour de nouveaux objets de savoirs ou dans de nouveaux contextes, notamment d’une langue à l’autre ».[2]
Cette définition est fondamentale car elle montre clairement que le transfert dépasse largement les seules correspondances lexicales. Ce qui est transféré n’est pas uniquement un mot ou une expression, mais également des connaissances, des procédures intellectuelles, des stratégies d’apprentissage, des habitudes de raisonnement et des compétences déjà construites.
Les travaux de Jim Cummins [3]et de nombreux chercheurs en éducation bilingue ont démontré que les langues ne fonctionnent pas comme des systèmes cognitifs indépendants. Les compétences développées dans une langue peuvent contribuer au développement de compétences dans une autre langue grâce à l’existence d’une base cognitive commune.
Ainsi, lorsqu’un élève apprend à observer, classer, comparer, argumenter, inférer, généraliser ou résoudre un problème dans sa langue première, il ne recommence pas son apprentissage à zéro lorsqu’il passe au français. Les concepts, les raisonnements et les démarches intellectuelles peuvent déjà être acquis. Ce qui reste à développer concerne principalement les ressources linguistiques permettant d’exprimer ces connaissances dans une autre langue.
C’est précisément ce gain cognitif qui constitue l’un des avantages majeurs de l’enseignement bilingue. Elle permet à l’apprenant de capitaliser sur ses acquis antérieurs plutôt que de reconstruire continuellement de nouvelles connaissances à chaque changement de langue.
L’un des apports majeurs du MOHEBS est de reconnaître que le transfert n’est pas un phénomène unique. Il mobilise plusieurs dimensions complémentaires.
À la lecture de l’article du Dr. BONARDI, certains pourraient considérer que le transfert constitue la prochaine étape du développement du MOHEBS. Une telle lecture mérite toutefois d’être nuancée.
Le transfert n’est pas un élément périphérique ou émergent du modèle ; il en constitue l’un des fondements. La progression linguistique organisée entre le CI-CP, le CE1-CE2 et le CM1-CM2 repose précisément sur une logique de continuité entre les langues d’enseignement et non sur une simple substitution progressive de la langue nationale par le français.
De même, les outils bilingues développés dans le cadre du MOHEBS, notamment les fiches de transfert, les terminologies bilingues et les guides pédagogiques des enseignants, traduisent cette volonté d’institutionnaliser des passerelles entre les langues pour favoriser le développement des connaissances scolaires.
Le véritable enjeu de l’heure consiste à passer de la reconnaissance du transfert à sa systématisation. L’apport majeur de la réflexion du Dr. BONARDI réside sans doute dans l’attention portée aux implications pédagogiques. Sur ce point, le constat est partagé : le défi n’est plus aujourd’hui de démontrer l’importance scientifique du transfert. Cette importance est désormais largement reconnue. L’enjeu consiste plutôt à renforcer son opérationnalisation à grande échelle en systématisant la didactique du transfert.
Le transfert des apprentissages constitue l’un des leviers les plus puissants de l’enseignement bilingue. Toutefois, contrairement à certaines perceptions réductrices, le MOHEBS ne l’envisage nullement comme une simple traduction entre langues. Le modèle repose sur une conception scientifique plus ambitieuse, qui articule transfert linguistique, cognitif, conceptuel, procédural et métacognitif.
La question centrale n’est donc pas de savoir s’il faut intégrer le transfert dans notre politique linguistique éducative. Cette intégration est déjà effective. Le véritable défi consiste désormais à approfondir, documenter et systématiser les mécanismes qui permettent aux élèves sénégalais de mobiliser leurs acquis d’une langue à l’autre et de construire, à travers plusieurs langues, un même parcours d’apprentissage cohérent, inclusif et performant. Cette ambition constitue l’un des chantiers majeurs de la consolidation du MOHEBS et, plus largement, de la transformation qualitative du système éducatif sénégalais.
Dr. Cheikh Bèye,
Inspecteur de l’Enseignement élémentaire
Coordonnateur du MOHEBS
[1] Dr. Laurent BONARDI : Apprendre entre les langues : l’autre défi du bilinguisme scolaire au Sénégal, Le Soleil, août 2026
[2] Guide des pratiques de transfert et ses utilisations, Colette Noyau, Boubacar Diarra et Bréhima Doumbia, décembre 2017.
[3] Cummins, J., & Swain, M. (1986). Bilingualism in Education : Aspects of Theory, Research and Practice. London : Longman / Routledge.


