Inscrite dans les programmes scolaires comme un pilier du développement psychosocial de l’élève, l’Éducation physique et sportive (Eps) vit une réalité tout autre sur le terrain. Entre infrastructures inexistantes, partage de terrains de fortune dans les quartiers, enjeux de sécurité croissants, cette pratique sportive scolaire est devenue le « parent pauvre » du système éducatif sénégalais. Diagnostic d’une discipline en perte de vitesse dans le système scolaire.
L’Éducation physique et sportive (Eps), considérée comme une discipline dont la finalité est de former un citoyen lucide, autonome, physiquement et socialement éduqué, dans le souci du vivre-ensemble, se heurte à des contraintes qui l’empêchent de jouer pleinement son rôle. Dans un contexte où l’excellence académique semble primer sur tout le reste, la pratique sportive scolaire s’apparente désormais à un véritable parcours du combattant.
La majorité des établissements, qu’ils soient publics ou privés, sont dépourvus d’installations sportives répondant aux normes. À Dakar, enseignants et directeurs d’établissement rivalisent d’ingéniosité pour assurer les cours, malgré un manque d’espace criant qui menace la qualité de l’exercice. À la Biscuiterie, le Cem Badara Mbaye Kaba illustre cette précarité.
Youssoupha Mané, professeur d’Eps dans cet établissement, vit un quotidien marqué par l’incertitude et le nomadisme. « Le manque de terrains dans les établissements est devenu un phénomène récurrent », explique-t-il. Il doit déplacer ses classes vers le stade Madior Ndiaye ou le terrain de Niary Tally. Mais l’accès à ces espaces publics est loin d’être garanti.
Sur place, les enseignants se retrouvent en compétition avec les jeunes du quartier ou les clubs locaux de football en plein entraînement. « Nous sommes à cheval entre le stade Madior Ndiaye et le terrain de Niary Tally », confie-t-il. Mais l’accès n’est jamais garanti. Sur place, les élèves doivent souvent cohabiter avec des jeunes du quartier en plein entraînement.
« Parfois ils comprennent, parfois ils refusent catégoriquement de nous céder la place. Nous sommes alors obligés de faire cours dans l’enceinte de l’établissement, même si l’espace y est extrêmement restreint », déplore l’enseignant. Cette promiscuité force les enseignants à s’adapter constamment, en partageant les rares espaces libres aux environs de leurs écoles avec d’autres collèges.
Le déplacement des élèves hors des murs de l’école soulève une question cruciale : celle de la sécurité. Pour les écoles privées, souvent installées dans des bâtiments résidentiels modifiés, le trajet vers les sites sportifs est une source d’angoisse pour l’administration scolaire.
Au collège Sakina l’Excellence, une école franco-islamique sise au Hlm, les élèves doivent marcher jusqu’à la Corniche pour pratiquer leurs activités. Omar Kane, directeur technique de l’établissement, souligne la lourde responsabilité qui pèse sur ses épaules. « Nos élèves doivent se déplacer jusqu’à la Corniche pour ce cours », a-t-il déploré.
Selon lui, ce trajet expose les adolescents à toutes sortes de dangers. « L’élève est sous notre responsabilité de 8 heures à 17 heures. Quand ils doivent se déplacer pour aller faire cours ailleurs, un problème de sécurité se pose alors que celle-ci prime sur tout », confie-t-il, précisant qu’il lui arrive d’accompagner personnellement les apprenants pour les surveiller durant tout le trajet afin de s’assurer que tout se passe bien.
La sécurité des élèves en question
Ces contraintes logistiques finissent par empiéter sur le temps d’apprentissage. Pour garantir l’hygiène et le retour en classe, les professeurs doivent réduire le temps des séances. « Nous sommes obligés de libérer la classe 15 à 20 minutes avant la fin pour leur permettre de se nettoyer et de rejoindre les salles de classe », a fait savoir Youssoupha Mané.
Le partage des espaces entraîne également des situations de « bricolage » pédagogique. « Nous nous adaptons ; nous divisons le terrain en deux avec d’autres écoles, mais nous travaillons difficilement », explique M. Mané.
Au collège Sakina, l’organisation est également millimétrée pour éviter les chevauchements. Les garçons et les filles sont séparés, encadrés par deux professeurs différents, pour optimiser le peu de temps et d’espace disponible sur la Corniche. Mais, malgré cette rigueur, le travail se fait « difficilement ».
De l’avis d’Omar Kane, directeur technique du complexe scolaire, l’utilisation de terrains publics non dédiés aux écoles entraîne des perturbations régulières : temps d’attente prolongé, séances amputées ou cours reportés, ce qui impacte directement la progression des élèves.
L’équation du foncier
La nouvelle tendance de l’aménagement urbain inquiète aussi les enseignants de cette discipline. D’après M. Mané, les rares terrains de quartier sont progressivement rénovés et recouverts de gazons synthétiques pour être loués par les communes ou gestionnaires aux Associations sportives et culturelles (Asc) et aux pratiquants de sports de masse. Ce qui n’exclut pas l’école.
« Donc l’accès nous sera de plus en plus difficile, voire impossible », avertit-il. M. Mané invite ainsi l’État et les municipalités à prendre à bras-le-corps cette problématique pour sanctuariser des espaces dédiés au sport scolaire. Autrement, la discipline risque de disparaître des emplois du temps, sacrifiant ainsi la santé et l’équilibre psychosocial de futures générations.
Néanmoins, certaines écoles parviennent à tirer leur épingle du jeu. Elles disposent d’infrastructures sportives qu’elles sont obligées de partager avec d’autres établissements situés aux alentours. C’est le cas de l’école élémentaire Ndary Niang et du Cem Amadou Trawaré, situés dans le populeux quartier de Bène Tally.
Pendant de longues années, ces deux établissements ont été privés d’espaces dédiés à l’Éducation physique et sportive (Eps). La situation semblait s’être améliorée avec l’attribution d’un grand terrain de quartier, stratégiquement situé à la lisière des deux établissements.
Mais le terrain est squatté aussi par d’autres jeunes du quartier pour leurs entraînements, occasionnant dans la foulée un problème d’insécurité pour les élèves. « Le terrain n’est pas réservé qu’aux élèves. Il est le cœur battant des Associations sportives et culturelles (Asc) du quartier », a fait savoir Aïda Faye, directrice de l’école élémentaire Ndary Niang B.
Elle affirme que la situation devient invivable lors des événements populaires, notamment les « Open press » des lutteurs. « Pendant cette période, nous n’osons même pas nous approcher du terrain, car une insécurité totale y règne », déplore la directrice.
Plus inquiétant encore, l’enceinte scolaire sert parfois de zone de repli, la nuit, pour les malfrats. Mme Faye raconte, impuissante, des scènes de courses-poursuites entre malfaiteurs et forces de l’ordre en pleine journée.
« Ces derniers n’hésitent pas à s’introduire dans l’école, à escalader les murs pour s’échapper via le terrain de sport. Vous voyez tout ce que cela représente comme danger pour nos élèves », alerte-t-elle.
Face à ce constat amer, elle souhaite l’aménagement d’un terrain de sport sécurisé, situé cette fois à l’intérieur même de l’enceinte de l’école pour assurer la sécurité de ses apprenants.
Maguette Gueye DIEDHIOU

