Trait d’union entre le Sénégal et la Mauritanie, le fleuve Sénégal est un puissant symbole d’échanges, d’union et d’intégration à Bakel entre deux pays qui partagent les mêmes peuples et civilisations. Bien que très pollué, il reste néanmoins incontournable pour le commerce et les migrations de populations. Toutefois, son état actuel pose le problème de la survie de la pêche traditionnelle, aujourd’hui reléguée au second plan par ses propres acteurs qui préfèrent s’adonner au transport fluvial dans leur quête de survie.
Sur cette berge coule le fleuve. Il sépare deux pays, mais unit un peuple issu d’une même culture — une même famille, pourrait-on dire. Bakel, du côté sénégalais, et Gourèye, sur la rive mauritanienne, se regardent, se font face, semblent discuter et s’apprécier. Les deux villes sont profondément solidaires, portées par les nombreuses interactions qui les enrichissent mutuellement. En cette fin de matinée de juillet, l’écrasant soleil n’empêche nullement les activités en cours. Juste à l’entrée de la berge, un gros camion est en train d’être déchargé de ses nombreux sacs de riz. Les manœuvres tiennent la tâche avec beaucoup de gaieté et d’allant. Dégoulinants de sueur, ces jeunes hommes, rompus à la tâche, prennent au sérieux leur corvée qui a l’air d’un jeu. Ils crient, rient, chantonnent comme pour alléger ce dur labeur. Deux imposants bâtiments sont à traverser avant de se retrouver sur la berge. Il s’agit de celui de la police de l’Air et des Frontières, très en hauteur, et de celui de la Douane. Il faut emprunter les escaliers pour pouvoir s’identifier et se faire enrôler par la police. Tout le monde y passe. Les agents demandent systématiquement d’aller photocopier la pièce d’identité et l’ordre de mission, même si l’on n’envisage pas de traverser le fleuve.
Une traversée qui dure 5 mn
Très gentils, avenants et sans rentrer dans les détails, les policiers échangent, discutent, orientent les populations des deux pays. Ce, très souvent en langues locales (soninké, pulaar, wolof) et en français. Ils ont l’œil sur tous les passants. Des dizaines de pirogues sont amarrées de part et d’autre des deux rives. Du côté sénégalais se dresse une petite tente en paille sous laquelle s’impatientent quelques clients et des piroguiers dans l’attente du prochain départ. Des vendeuses de fruits et d’œufs sont également dans les rangs. Le déchargement des sacs de riz se poursuit en continu vers de grandes embarcations. Sur l’une d’elles flottent de petits drapelets sénégalais. À quelques encablures de là, une pirogue d’une trentaine de mètres s’apprête à effectuer le voyage de cinq minutes pour arriver à l’autre bout. Elle est poussée par quelques jeunes hommes robustes alors que tous les passagers ont embarqué. Elle prend son envol, tandis que son capitaine se précipite pour monter à l’arrière et allumer le moteur avant de prendre une ligne oblique. Le voyage est furtif. À peine embarqués, les passagers arrivent à destination. Le va-et-vient est continu entre les deux rives, révélant un même peuple, une même appartenance. Le fleuve ? Il est là, vaste, immense. Toutefois, il s’épaissit peu à peu avec les eaux pluviales. Voie de communication, de liaison et d’intégration, le fleuve Sénégal est, ici, d’une couleur très jaunâtre.
Résultat de la pollution qui l’étouffe depuis plus d’une décennie et provenant de l’exploitation minière de l’autre côté de la Falémé. Il vit, survit, même s’il n’est plus la même source de vie qui s’opérait autour de lui. Point de baignade. Certaines populations rechignent aujourd’hui d’y laver leur linge ou leurs ustensiles. Son eau n’est plus potable. Et le poisson se raréfie. Des vies empoisonnées pour les populations, particulièrement les pêcheurs.
Mamadou Sow, responsable de l’Association des transporteurs, appelle aujourd’hui à démultiplier le « plaidoyer et les discussions » autour de cette pollution du fleuve, pour que le phénomène puisse être combattu. « Il est évident que l’État sénégalais essaie de son mieux, mais les solutions ne pourront être que concertées vu que tout effort unilatéral dans un pays quelconque est annihilé par l’orpaillage effectif dans d’autres », soutient-il. Reconverti dans le transport fluvial, avec la traversée des personnes et des biens, il a vu, lui et ses collègues, tous issus pratiquement de la même famille, leur activité principale, la pêche, très affectée à cause du manque de ressources. Il est aussi d’avis que le transport bat de l’aile, fondant son argument sur de nombreuses « difficultés dues au protocole ». Par exemple, dit-il, « les autorités exigent des pièces d’identité pour laisser passer les populations d’un pays à l’autre ». Et là où le Sénégal « peut faire acte de compréhension, la Mauritanie est intransigeante ». Ce qui diminue, selon lui, le flux de personnes à transporter et induit également une traversée dans des points de passage non officiels. Pour lui, l’alternative serait que les autorités « œuvrent à doter tout le monde de pièces d’identification ».
Transit de marchandises
Fils de Bakel et de pêcheurs, Mamadou Sow révèle que la quasi-totalité des pêcheurs ont abandonné leur activité pour se « consacrer au transport fluvial ». « Le plus grand problème de la pêche réside dans la pollution du fleuve, causée par l’orpaillage sur la Falémé depuis maintenant 15 ans. Il n’y a pratiquement plus de poissons et nous nous sommes réorientés dans le secteur du transport pour survivre », dit-il, entouré de ses collègues. Aussi entendent-ils organiser leur business. Mamadou explique que le ticket du voyage, qui était de 200 FCfa avant l’apparition de la Covid-19, est actuellement de 500 FCfa. Du côté de la Mauritanie, il est exigé 1.000 FCfa pour venir au Sénégal. Les tickets peuvent être payés en ouguiyas comme en francs Cfa. Les traversées se font de 7 à 18 heures, souvent à 19 heures. Elles peuvent également se faire au-delà, en cas d’urgence. Les piroguiers sénégalais amènent ceux qui veulent se rendre en Mauritanie et leurs collègues se chargent de ceux qui veulent venir à Bakel. Autrement dit, leurs pirogues reviennent le plus souvent vides. Si Gourèye constituait les champs de culture des populations de Bakel il y a encore quelques décennies, la ville devient un centre urbain, cristallisant les interactions avec le Sénégal. Au-delà de Gourèye, nombreux sont les ressortissants qui parcourent les 45 km depuis Sélibaby, dans la région du Guidimakha, pour se rendre à Bakel. Les mêmes populations et familles sont présentes des deux parties de la frontière. Et leurs relations sont renforcées par les liens du mariage, selon M. Sow. « Chaque jour, nos parents de Mauritanie viennent se ravitailler ici en marchandises de toutes sortes, et vice-versa. Les flux vers la Mauritanie sont essentiellement constitués de ciment, de fer et de riz, tandis que les Sénégalais importent du sucre et de l’huile », explique Mamadou Sow.
Par Ibrahima Khaliloullah NDIAYE (Envoyé spécial à Bakel)

