Il voulait le changement et il est finalement devenu l’histoire. Cent ans après sa naissance à Kébémer, le « Pape du Sopi » contemple un siècle qu’il a, pour une large part, façonné. Il a traversé la colonisation, les indépendances, les partis uniques et les printemps africains. Le 29 mai 2026, Abdoulaye Wade fête ses cent ans et cet événement marque le siècle d’une idée selon laquelle l’Afrique peut changer sans se déchirer.
Kébémer, 1926. Le Sénégal n’existe pas encore en tant que nation. C’est une colonie française, une pièce sur l’échiquier de l’Afrique occidentale française. Dans le bourg de la région de Louga naît un enfant qui s’appellera Abdoulaye. Abdoulaye signifie serviteur du Très-Haut. Un nom qu’il portera comme un programme. La trajectoire intellectuelle du futur président est, à elle seule, vertigineuse. Tandis que la plupart de ses contemporains africains voient leurs horizons limités par le système colonial, le jeune Wade franchit les portes de l’École normale fédérale William-Ponty, pépinière des élites d’Afrique noire, avant de rejoindre l’Europe, porté par une insatiable soif de savoir. À Paris, Besançon ou Grenoble, il accumule les diplômes comme d’autres les richesses : mathématiques, droit, économie, psychologie, philosophie. Un parcours hors norme, couronné en 1959 par un doctorat en droit et sciences économiques (mention Très Bien et Prix de thèse).
D’ailleurs, Iba Der Thiam le surnommait : « l’homme le plus diplômé du Cap au Caire ».
Mais ce n’est pas tout. Il deviendra avocat à Besançon, à Grenoble, puis à Dakar. Et professeur puis doyen à la faculté de droit de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. La France qui voulait former des auxiliaires avait, en réalité, formé un rebelle.
1974, l’acte de naissance d’une autre Afrique
Nous sommes en 1974. À Dakar règne le Parti socialiste de Léopold Sédar Senghor. L’Afrique postcoloniale s’est, presque partout, refermée sur elle-même : partis uniques, régimes militaires, caporalisation de la société civile. Dans ce paysage politique étouffant, un avocat de 48 ans fait quelque chose d’extraordinairement simple et extraordinairement dangereux. Il crée un parti d’opposition légal.
Le Parti démocratique sénégalais (PDS) naît ainsi dans une époque qui ne lui fait pas de cadeau. Interpellations, emprisonnements, intimidations, Maître Wade en subira plus d’un. Mais il tient. Il refuse la clandestinité, refuse l’exil, refuse le maquis. Son programme sera son arme. Sa vision, sa force. Et les urnes, comme les bulletins de vote, témoins de l’histoire. Il incarne la démocratie dans toute sa splendeur.
Dans un paysage politique alors dominé par le Parti socialiste du président Léopold Sédar Senghor, Wade crée en 1974 le Parti démocratique sénégalais. Il a choisi l’obstination pacifique et le bulletin de vote plutôt que la clandestinité. Les médias occidentaux le surnommèrent : le premier opposant d’Afrique. Au total, il aura passé vingt-six ans dans l’opposition avant de connaître la victoire.
Le marathon de l’opposition
Il y a quelque chose d’homérique dans la trajectoire de Wade opposant. Pendant plus de deux décennies, Maître Abdoulaye sillonne le Sénégal dans tous ses recoins, galvanise les populations, présente son programme et sa vision. Il opte pour la politique de proximité. Rien n’a pu l’arrêter face à son objectif. Même pas les désillusions successives car Wade perd l’élection présidentielle en 1978 (17,38 %), en 1983 (14,79 %), en 1988 (près de 25 %), en 1993 (32,03 %). À chaque défaite, les commentateurs enterrent le personnage. À chaque élection, tel un phénix, le « Goorgui » renaît de ses cendres.
Il disait : « Je suis entré dans l’opposition pour y mourir ». Sa persévérance a fait de lui une figure incontournable de la scène politique nationale. Sa popularité ascendante est devenue un mystère pour le pouvoir en place. Comment un intellectuel, avocat, réussit-il à toucher les couches les plus modestes de la société sénégalaise, se demandaient certains ? La réponse se trouvait dans les chaussures de Maître Wade : il marche. Il va à la rencontre des gens. Il parle wolof avec les paysans et français avec les académiciens. Il est, selon ses partisans, « le même homme dans une cour royale et dans une concession de banlieue ».
Entre avril 1991 et octobre 1992, dans le gouvernement d’union nationale, Abdoulaye Wade est nommé ministre d’État auprès du président Abdou Diouf.
Puis, de 1995 à 1997, Wade retrouve les fonctions de ministre d’État dans le gouvernement de Habib Thiam. Mais, refusant d’être « domestiqué », Abdoulaye Wade entre et sort. Il démissionne librement, fait rarissime sur le continent. D’ailleurs, en 1992, il décline une offre de vice-présidence, préférant présenter sa candidature pour l’élection de 1993. C’est l’acte d’un homme qui ne veut pas du pouvoir à moitié. Ce n’est pas anodin que le premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, lui attribuait le nom de « Ndiombor » (qui signifie « lièvre » en wolof). Ce sobriquet soulignait l’intelligence politique, la stratégie et la capacité de Wade à contourner les obstacles politiques avec subtilité.
Mars 2000, quand le Sénégal a appris à changer
Le 19 mars 2000, au soir du second tour de l’élection présidentielle, quelque chose d’inédit se produit sur le continent africain : un président sortant reconnaît sa défaite et passe le pouvoir à son adversaire. Abdou Diouf concède. Abdoulaye Wade l’emporte avec 58,50 % des voix. Le Sénégal vient d’accomplir sa première alternance démocratique pacifique. À 74 ans, Abdoulaye Wade devient le troisième président de la République du Sénégal. Ainsi, ses partisans le surnomment : le Pape du « Sopi », qui signifie « changement » en wolof. Cette alternance de 2000 sera citée pendant des années comme un modèle partout en Afrique. Wade avait, en réalité, fait comprendre que le pluralisme pouvait triompher par les urnes.
Le bâtisseur : les pierres et les controverses
Le président Wade a marqué la ville de Dakar par des projets architecturaux avec une ambition qui n’est pas sans rappeler les pharaons. Le monument de la Renaissance africaine, inauguré en 2010, domine la presqu’île de Dakar de ses 52 mètres : un colosse de bronze représentant un homme, une femme et un enfant tendus vers l’avenir. Controversé dans sa conception, contesté dans ses coûts, le monument reste néanmoins un symbole puissant. Le premier monument panafricain d’une telle envergure. « Ce monument, c’est pour que l’Afrique se regarde enfin en face », se justifiait le président. Aujourd’hui, ce chef-d’œuvre est devenu la vitrine du Sénégal, une attraction pour des milliers de touristes partout dans le monde.

À cela s’ajoutent l’autoroute à péage (Dakar-Diamniadio), le lancement du projet de l’Aéroport international Blaise Diagne (AIBD), la construction de multiples ponts et routes, la création de l’Université de Thiès (baptisée Université Iba Der Thiam de Thiès) et celle de Bambey, le Grand Théâtre national Doudou Ndiaye Coumba Rose… Wade rêvait d’une Afrique qui se raconte elle-même, qui dresse ses propres statues, qui construit ses propres temples de culture. Il a littéralement changé le visage de la capitale sénégalaise.
Le troisième président de la République du Sénégal a aussi marqué de son empreinte de profondes réformes institutionnelles. En effet, un an après son arrivée, Wade soumit au peuple un nouveau texte fondamental. La Constitution de 2001, adoptée par référendum, redessina l’architecture institutionnelle : le mandat présidentiel réduit à cinq ans, la limitation à deux mandats, entre autres… Cette réforme symbolisa la volonté de rompre avec l’ancien système et d’inscrire le Sénégal dans une modernité institutionnelle. En 2008, face à la crise mondiale, Wade lance la Grande Offensive Agricole pour la Nourriture et l’Abondance (GOANA). Une initiative qui visait à augmenter la production agricole et à atteindre l’autosuffisance alimentaire. Sur le plan panafricain, Abdoulaye Wade est l’un des pères fondateurs du NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique), grâce à son Plan Omega. Il a aussi porté le projet de loi instituant la « parité absolue » entre hommes et femmes aux fonctions électives.
Après 12 ans à la tête du pays, Wade finira par quitter le pouvoir en 2012, vaincu par Macky Sall au second tour. Une défaite qu’il reconnaîtra ; une nouvelle fois, la démocratie sénégalaise prouvant qu’elle savait sanctionner même ses pères fondateurs.
L’actuel président de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, affirmait que : « Il faut avoir occupé le fauteuil présidentiel pour mesurer pleinement la dimension et le poids historique de Me Abdoulaye Wade ».
Une figure intellectuelle internationale
On oublie parfois, sous le politicien flamboyant, la densité de l’intellectuel. Wade a publié sur l’économie africaine dès 1962. Il a théorisé le développement de l’Afrique de l’Ouest, plaidé pour une réforme du système monétaire international auprès de l’OUA et de la BAD, rédigé la Charte africaine de la coopération adoptée par le sommet des chefs d’États à Addis-Abeba en 1973. Il a enseigné à l’Université de Dakar, à Paris-Assas. Son ouvrage « Un Destin pour l’Afrique » reste une référence.
Huit universités lui décerneront des doctorats honoris causa, de Bordeaux à Minneapolis, de Naples à Besançon. L’Académie de droit comparé de Stockholm l’accueille comme membre. Harvard, Johns Hopkins, HEC Paris lui remettent des diplômes d’honneur. Prix Houphouët-Boigny pour la Paix de l’UNESCO en 2006. Médaille Confucius de l’UNESCO. Prix de la démocratie du NDI à Washington.
Une reconnaissance qui en dit long sur l’homme. Abdoulaye Wade est une figure de la pensée africaine des XXe et XXIe siècles.

100 ans, Wade devient mémoire
Centenaire. 100 vies. Un monument vivant. Les mots semblent légers pour définir le « Goorgui ». Dans un pays où l’espérance de vie dépasse à peine 68 ans, Abdoulaye Wade est lui-même une anomalie statistique. Mais peut-être que les hommes qui portent une idée plus grande qu’eux-mêmes ont une longévité particulière. Il y a dans cette robustesse des bâtisseurs de nations quelque chose qui ressemble à de l’obstination biologique.
Le voici donc, centenaire, Grand Maître de l’Ordre national du Lion, Grand Officier de la Légion d’honneur, patron de l’Internationale libérale, fondateur d’un parti qui a survécu à ses heures de gloire et à ses traversées du désert. Ce 29 mai 2026, c’est un siècle d’Afrique qui se souvient de lui-même, de ses rêves entravés, de ses indépendances imparfaites, de ses démocraties chèrement conquises.
Sous le haut patronage du président de la République, Bassirou Diomaye Faye, une cérémonie nationale est prévue ce 04 juin, pour célébrer le « Goorgui ».
Djibril DIAO


