Et si le Sénégal s’apprêtait à ouvrir une nouvelle séquence de sa décentralisation à l’occasion de la rencontre du 2 juillet 2026 entre le Président de la République et les exécutifs territoriaux ? Cette interrogation, à la veille de ce rendez-vous majeur, offre l’opportunité de repenser la place des territoires dans la construction de l’État et dans la production du développement.
Depuis les indépendances, la centralisation a souvent été perçue comme la garantie de l’unité nationale. Elle répondait à un impératif historique de consolidation de l’autorité étatique. Cette logique demeure encore présente dans les textes comme dans les pratiques, alors même que les défis contemporains appellent à une évolution. Un État fort ne se définit plus uniquement par sa capacité à décider depuis le centre, mais aussi par sa capacité à faire confiance à ses territoires et à leur donner les moyens d’agir.
C’est dans cette perspective que s’inscrit ce que j’appelle le républicanisme territorial, fondé sur le principe de subsidiarité. Ce principe repose sur une idée simple : tout ce que le territoire peut accomplir plus efficacement que l’administration centrale doit relever du niveau local. Il ne s’agit pas d’affaiblir l’État, mais de rapprocher la décision publique du citoyen et de renforcer la capacité d’initiative des collectivités territoriales.
Il convient de reconnaître que l’Acte III de la Décentralisation a constitué une avancée majeure, notamment à travers la communalisation universelle, qui a profondément transformé l’organisation territoriale et consolidé la démocratie locale.
Toutefois, plus d’une décennie après son adoption, un constat s’impose : les compétences transférées n’ont pas toujours été accompagnées des ressources financières, humaines et techniques nécessaires à leur exercice effectif.
Le débat central ne porte donc ni sur l’existence ni sur la viabilité des communes, mais sur leur capacité réelle à exercer leurs responsabilités. La faiblesse de certaines collectivités ne résulte pas d’un excès de décentralisation, mais d’une décentralisation inachevée.
Dans ce contexte, les débats sur la suppression ou la fusion des communes ne constituent pas une réponse pertinente. La commune demeure l’espace fondamental de proximité entre le citoyen et la République. Elle est le lieu de la participation démocratique, de la cohésion sociale et de l’action publique quotidienne.
À Diass, une démarche fondée sur l’audit organisationnel, la planification stratégique, la rigueur budgétaire et foncière, ainsi que la culture de la performance, nous a permis en moins de cinq ans de tripler le budget communal et d’atteindre, à plusieurs reprises, un taux de recouvrement supérieur à 100 %.
Cette dynamique a également permis une gestion foncière structurée, avec un rôle de leader dans le cadre du PROCASEF, à travers plus de dix mille actes administratifs en cours de délivrance aux citoyens.
Sur fonds propres, la commune a réalisé un stade municipal, un centre de santé, un centre socioculturel, vingt kilomètres de pistes rurales, ainsi que la réhabilitation d’établissements scolaires. Elle a également construit vingt-quatre salles de classe complétées par neuf autres issues de la responsabilité sociétale des entreprises, et aménagé des marchés de proximité ainsi que des lieux de culte.
Dans le domaine de l’accès aux services de base, deux forages avec châteaux d’eau ont été réalisés, accompagnés de l’extension des réseaux hydrauliques et électriques.
Un système innovant de gestion des déchets a été mis en place, reposant sur cinquante-trois points de regroupement normalisés financés sur fonds propres, en partenariat avec la SONAGED, accompagné d’un vaste programme de reboisement.
La commune a également introduit le numérique dans sa gestion, développé une politique sociale structurée autour du Centre de Promotion et de Réinsertion Sociale, octroyé plus de cinq cents bourses complètes de formation professionnelle aux jeunes et renforcé le soutien aux étudiants.
Sur le plan économique, des actions ont été menées pour renforcer les capacités des acteurs locaux et faciliter l’accès au crédit. Les artisans, les femmes, les acteurs culturels et les acteurs du secteur primaire ont été progressivement fédérés dans une dynamique inclusive.
Cette expérience démontre qu’en allant au-delà des seules compétences transférées, et en raisonnant en termes de compétences transversales, une collectivité territoriale peut devenir un véritable levier de transformation.
Je crois que l’Acte IV devrait franchir un seuil décisif en consacrant une autonomie financière réelle des collectivités territoriales. Le transfert d’au moins 20 % des recettes de l’État, accompagné d’un élargissement effectif des compétences transférées et d’une stricte adéquation entre compétences et ressources, permettrait de donner un contenu concret au principe de libre administration.
Le maintien du découpage territorial actuel apparaît comme un facteur de stabilité institutionnelle, de proximité démocratique et de cohésion sociale. En revanche, l’intercommunalité devrait être rendue obligatoire pour les politiques structurantes, notamment l’aménagement du territoire, les infrastructures, l’environnement, l’assainissement et le développement économique.
La nomination d’agents comptables publics au niveau des arrondissements et de certaines grandes communes renforcerait la transparence, sécuriserait l’exécution budgétaire, améliorerait la qualité des comptes publics locaux et consoliderait la crédibilité financière des collectivités territoriales.
La réussite de l’Acte IV suppose une modernisation ambitieuse du statut de l’élu local. Une démocratie territoriale forte repose sur des élus dont l’autorité est reconnue, les responsabilités protégées et les relations avec les services déconcentrés de l’État fondées sur le respect mutuel et la complémentarité institutionnelle.
Au fond, l’Acte IV ne doit pas être réduit à une réforme administrative. Il peut constituer une réforme de l’État lui-même. En faisant des territoires des espaces de responsabilité, d’innovation et de solidarité, le Sénégal renforcera à la fois son unité, sa souveraineté et son efficacité.
Le temps est venu d’oser le républicanisme territorial. Non pour opposer l’État et les territoires, mais pour construire un État plus proche, plus efficace et plus stratège. Une République n’est pleinement forte que lorsque chacun de ses territoires dispose des moyens de contribuer, avec responsabilité, à la construction du destin national.
Après soixante-six ans de républicanisme central, l’heure est venue d’oser le républicanisme territorial pour, sans excès de paternalisme, assurer le développement endogène et harmonieux du Sénégal.
Mamadou Ndione
Maire de Diass


