Il y a dix ans, Sa Majesté le Roi Mohammed VI prononçait à Dakar, à l’occasion de la Glorieuse Marche Verte, un discours dont la portée s’inscrivait dans la vision africaine du Royaume et sa volonté de consolider les liens de solidarité et de coopération entre les peuples du continent. Dix ans plus tard, la question du Sahara marocain connaît une nouvelle étape avec l’adoption, le 31 octobre 2025, de la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations Unies. Cette évolution, qui a conduit à l’instauration du 31 octobre comme Fête de l’Unité au Maroc, invite à revenir sur les fondements historiques et juridiques de la question, les transformations du processus onusien et les perspectives ouvertes par cette nouvelle séquence diplomatique. Au-delà des avancées enregistrées, l’enjeu est désormais de dépasser les blocages persistants pour favoriser une solution politique durable et ouvrir un nouvel horizon de coopération, de stabilité et d’intégration régionale et africaine.
Il est des décisions internationales dont la portée dépasse le cadre immédiat du différend auquel elles entendent apporter une réponse. Lorsqu’elles font évoluer les termes d’un débat longtemps enlisé, elles ne se contentent pas de marquer une étape diplomatique : elles ouvrent une perspective nouvelle et redonnent un horizon à la recherche d’une solution. La résolution 2797 (2025) du Conseil de sécurité des Nations Unies relative à la question du Sahara marocain s’inscrit dans cette dynamique. Par ses orientations, elle confirme une évolution du traitement international de ce différend et souligne la nécessité de dépasser les impasses du passé pour privilégier une solution politique réaliste, pragmatique, durable et mutuellement acceptable.
Pour comprendre la portée de cette évolution, il convient de replacer la question du Sahara marocain dans son contexte historique et juridique. Les liens entre le Royaume du Maroc et ses provinces du Sud sont anciens et s’inscrivent dans une histoire faite de relations politiques, religieuses et sociales. Dans son avis consultatif du 16 octobre 1975, la Cour internationale de Justice a relevé l’existence de liens juridiques d’allégeance entre le Sultan du Maroc et certaines tribus vivant sur le territoire du Sahara au moment de la colonisation espagnole. Cette constatation renvoie à une institution fondamentale de la tradition politique marocaine : la bayʿa. Dans le référentiel islamique, l’allégeance au souverain est un acte solennel de reconnaissance de l’autorité, porteur d’une signification religieuse, politique et institutionnelle profonde. Elle constitue un élément essentiel de la continuité historique de la monarchie marocaine et des liens qui l’unissent aux populations ayant reconnu son autorité.
La question du Sahara s’inscrit également dans le cadre des principes consacrés par la Charte des Nations Unies. Les résolutions 1514 (XV), 1541 (XV) et 2625 (XXV) de l’Assemblée générale constituent des références importantes pour appréhender les principes de l’autodétermination, les modalités de leur mise en œuvre et le règlement pacifique des différends.
Se référant à l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice, Feu le Roi Hassan II ordonna l’organisation de la Marche Verte, qui entra dans le territoire le 6 novembre 1975. Les tractations diplomatiques qui suivirent permirent la conclusion de l’accord tripartite de Madrid, le 14 novembre 1975.
Les efforts de règlement se poursuivirent ensuite dans les cadres africain et onusien. En juin 1981, à Nairobi, Feu le Roi Hassan II annonça son acceptation du principe d’un référendum au Sahara, dans le cadre des initiatives de l’Organisation de l’unité africaine. Cette démarche s’inscrivait dans la recherche d’un mécanisme permettant de faire progresser le règlement du différend sous supervision internationale. En 1988, le Maroc accepta en principe les propositions de règlement élaborées conjointement par le Secrétaire général des Nations Unies et le président en exercice de l’OUA.
En 1991, le Conseil de sécurité approuva le plan de règlement et créa, par sa résolution 690, la Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara (MINURSO). Le scrutin envisagé ne put toutefois être organisé en raison des difficultés liées notamment à l’identification des électeurs, aux critères d’inscription et aux contestations entourant le corps électoral. Les initiatives entreprises par la suite, notamment les efforts conduits par James Baker, ancien Envoyé personnel du Secrétaire général des Nations Unies, ne permirent pas davantage de parvenir à un règlement. Cette succession de tentatives infructueuses révéla les limites d’une approche reposant exclusivement sur la perspective référendaire initialement envisagée et conduisit à rechercher une issue politique susceptible de dépasser l’impasse et de donner une nouvelle impulsion au processus onusien.
C’est dans ce contexte que le Maroc présenta, en avril 2007, son initiative d’autonomie pour le Sahara. Inscrite dans le processus politique des Nations Unies, cette démarche visait à ouvrir une voie de négociation après les difficultés rencontrées par les mécanismes précédemment envisagés. Elle proposait la négociation d’un statut d’autonomie de la région du Sahara, fondé sur une large autonomie dans le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Royaume.
Adoptée le 30 avril 2007, la résolution 1754 du Conseil de sécurité marqua une étape importante. Elle prit note de la proposition marocaine, salua les efforts du Royaume, qualifiés de sérieux et crédibles, pour faire avancer le processus, et appela les parties à engager des négociations sans conditions préalables et de bonne foi, en vue de parvenir à une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable. Au fil des années, les résolutions successives du Conseil de sécurité ont régulièrement réaffirmé le sérieux et la crédibilité de la proposition marocaine. Cette continuité témoigne de la place progressivement consolidée par celle-ci dans le processus politique et de la persistance des efforts visant à faire émerger une solution négociée.
Près de deux décennies après la résolution 1754, la résolution 2797 vient donner à cette évolution une portée nouvelle.
Adoptée le 31 octobre 2025, elle marque un tournant politique majeur. Le Conseil de sécurité exprime son plein soutien aux efforts du Secrétaire général des Nations Unies et de son Envoyé personnel pour faciliter et conduire des négociations prenant pour base la proposition marocaine d’autonomie. Il appelle également les parties à participer aux discussions sans conditions préalables.
La portée de cette formulation mérite d’être soulignée. Après des années durant lesquelles la proposition marocaine a été saluée pour son sérieux et sa crédibilité, le Conseil de sécurité franchit une étape politique significative en la désignant expressément comme base des négociations. La résolution ne se limite donc pas à réaffirmer une appréciation antérieure : elle précise le cadre de référence dans lequel le processus politique doit désormais se poursuivre, tout en maintenant la recherche d’une solution définitive, mutuellement acceptable et conforme à la Charte des Nations Unies.
C’est en cela que réside son inflexion décisive. La résolution 2797 s’inscrit dans la continuité du processus onusien, mais elle en fait évoluer le centre de gravité. L’initiative marocaine n’est plus seulement reconnue comme sérieuse et crédible ; elle est expressément retenue comme base des négociations. Le Conseil reconnaît en outre qu’une autonomie véritable pourrait représenter l’issue la plus réalisable.
La résolution accueille également les suggestions constructives que les parties pourraient formuler en réponse à la proposition marocaine. Elle maintient l’objectif d’une solution politique définitive et mutuellement acceptable, permettant l’autodétermination de la population du Sahara occidental. La recherche d’un règlement demeure donc inscrite dans le cadre des Nations Unies et suppose que les parties s’engagent dans des négociations substantielles.
La résolution 2797 ne constitue pas simplement une étape supplémentaire dans une succession de textes. Elle marque une évolution significative du cadre politique du processus et donne une impulsion nouvelle à la recherche d’un règlement définitif, juste, durable et mutuellement acceptable. Elle ouvre la voie à une phase où cette orientation devra se traduire par des avancées concrètes.
La portée de cette évolution doit néanmoins être appréciée à la lumière de la nature même du processus politique. La désignation d’une base de négociation constitue une orientation importante, mais elle ne dispense pas les parties de l’effort nécessaire pour parvenir à un règlement. L’enjeu consiste désormais à traduire cette évolution en discussions substantielles, dans un esprit de responsabilité, de réalisme et de compromis.
Cette approche rejoint une constante de la politique étrangère marocaine : la défense de l’intégrité territoriale du Royaume ne saurait être dissociée de la recherche d’une solution politique et de la volonté de préserver les perspectives de dialogue. Le Maroc entend défendre les droits qu’il estime légitimes sans faire de cette défense un instrument d’exclusion ni une fin qui se suffirait à elle-même. La recherche d’un règlement durable suppose de tenir compte des préoccupations des parties, de préserver leur dignité et de créer les conditions d’un avenir régional moins marqué par la défiance.
Cette orientation a été exprimée à plusieurs reprises par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Dans Son discours du 6 novembre 2018, prononcé à l’occasion du 43e anniversaire de la Marche Verte, le Souverain a notamment souligné l’importance des choix constructifs dans la recherche de la stabilité et du développement. La politique marocaine s’inscrit ainsi dans une vision où la défense des principes nationaux et la volonté de coopération ne sont pas incompatibles, dès lors que les partenariats reposent sur le respect mutuel.
Le 29 juillet 2025, dans Son discours à l’occasion du 26e anniversaire de Son accession au Trône, le Roi a renouvelé Son appel à l’Algérie en faveur d’un dialogue fraternel et sincère, destiné à surmonter les différends et à établir des relations fondées sur la confiance, les liens fraternels et le bon voisinage. Cet appel dépasse les circonstances immédiates du dossier du Sahara. Il témoigne de la volonté de préserver une possibilité de rapprochement entre deux pays dont les liens historiques, humains et géographiques devraient constituer un fondement de coopération plutôt qu’une source durable de division.
Cette même orientation a été réaffirmée dans le discours royal du 31 octobre 2025. Le Souverain y a insisté sur la nécessité de parvenir à une solution qui permette aux différentes parties de préserver leur dignité, sans vainqueur ni vaincu. Cette perspective est essentielle pour comprendre la démarche marocaine : les évolutions diplomatiques ne sont pas envisagées comme un moyen d’humilier un interlocuteur ou de consacrer une défaite politique, mais comme une occasion de faire progresser le règlement d’un différend ancien et de rouvrir les perspectives de coopération.
La constance de ces appels invite à distinguer la fermeté des principes de l’esprit dans lequel ils sont défendus. La main tendue n’implique pas un renoncement aux droits revendiqués par le Maroc ; inversement, la défense de ces droits n’impose ni la confrontation permanente ni la fermeture du dialogue. Elle peut au contraire s’accompagner d’une disponibilité à rechercher une issue politique respectueuse de la dignité des parties et des intérêts des populations concernées. Une paix durable ne saurait être construite sur l’humiliation ou l’exclusion, mais sur la possibilité de dépasser les antagonismes et de faire prévaloir une perspective d’avenir partagé.
Au fil des années, l’évolution des positions internationales a progressivement renforcé la place de l’initiative marocaine dans les efforts de règlement. Cette évolution traduit une prise en compte croissante des exigences du réalisme politique et de la nécessité de sortir d’une logique d’immobilisme. Elle témoigne également d’une compréhension plus nette du fait qu’une solution durable ne peut être construite en faisant abstraction des réalités du terrain, des équilibres régionaux et des conditions indispensables à la stabilité.
La résolution 2797 s’inscrit dans cette continuité, tout en marquant une inflexion significative. En consacrant l’initiative marocaine d’autonomie comme base des négociations, elle confère à cette proposition une place centrale dans la recherche d’un règlement politique. Cette orientation indique que les négociations doivent s’inscrire dans une perspective clairement définie, fondée sur le réalisme et la recherche d’un compromis durable.
Le cadre des Nations Unies demeure, à cet égard, déterminant. C’est au sein de cette organisation que se poursuit le processus politique destiné à parvenir à une solution au différend. Cette précision revêt une importance particulière pour l’Afrique, où la question du Sahara marocain a parfois été appréhendée à travers les divisions qui traversent les relations continentales. Il importe de distinguer le cadre international du règlement et les conséquences politiques de ses évolutions sur l’avenir du continent. La recherche d’une solution conduite sous l’égide des Nations Unies n’exclut nullement la prise en compte par l’Afrique des dividendes en matière de stabilité, de coopération et d’intégration que pourrait ouvrir un règlement définitif.
La décision 693 de l’Union africaine, adoptée lors du sommet de Nouakchott en juillet 2018, s’inscrit dans cette logique institutionnelle. En prévoyant un mécanisme africain destiné à accompagner les efforts des Nations Unies, elle a consacré une articulation entre l’engagement de l’organisation continentale et le processus politique conduit sous l’égide de l’ONU. Il ne s’agit pas de substituer une démarche régionale au cadre onusien, mais de soutenir les efforts engagés au niveau international, dans le respect du rôle central des Nations Unies et du Conseil de sécurité dans la recherche d’une solution politique au différend.
À travers cette décision, l’Union africaine a également prévu que la question du Sahara occidental soit traitée dans ce cadre institutionnel, au niveau approprié, et a appelé les États membres, en particulier les pays voisins, à soutenir les efforts conduits par les Nations Unies. Le mécanisme de la Troïka, composé des présidents sortant, en exercice et entrant de l’Union africaine, ainsi que du président de la Commission, a été établi pour apporter un soutien effectif à ces efforts. L’organisation continentale n’a donc pas formellement abandonné son implication dans le dossier ; elle a défini les modalités de sa contribution en privilégiant l’accompagnement du processus onusien et la coordination avec les Nations Unies.
La dimension africaine de la résolution 2797 se mesure ainsi moins à une quelconque substitution des cadres institutionnels qu’aux perspectives politiques qu’un règlement pourrait ouvrir. La consolidation du processus onusien et la recherche d’une issue négociée sont susceptibles de contribuer à un climat régional plus favorable au dialogue. Elles pourraient également permettre de réduire les effets d’un différend qui pèse depuis des décennies sur les relations entre les pays du Maghreb et entrave la concrétisation de projets communs.
Le coût de cette fragmentation est considérable. Alors que le continent doit répondre à des défis majeurs en matière de sécurité, de développement économique, d’intégration commerciale, de mobilité et de coopération énergétique, la persistance des tensions régionales limite la capacité des États à coordonner leurs efforts. L’Union du Maghreb arabe, conçue comme un espace de rapprochement et de complémentarité, demeure ainsi loin du potentiel que lui confèrent sa proximité géographique, ses ressources et les intérêts partagés de ses populations.
Le dépassement du différend autour du Sahara marocain pourrait contribuer à créer des conditions plus favorables à la relance de cette dynamique. Il ne suffirait certes pas, à lui seul, à résoudre l’ensemble des difficultés qui affectent les relations maghrébines. Il constituerait néanmoins une avancée majeure en permettant de réorienter les énergies vers les priorités communes, de renforcer la confiance et de favoriser l’émergence de projets régionaux à même de répondre aux aspirations des peuples.
Cette perspective revêt une importance particulière dans un contexte international marqué par la recomposition des équilibres économiques et stratégiques. L’Afrique a besoin d’espaces régionaux capables de transformer ses complémentarités en avantages concrets et de renforcer sa place dans les échanges mondiaux. Le Maghreb, par sa position géographique, ses ressources et ses liens avec l’Europe, le Sahel et le monde arabe, dispose d’atouts considérables pour participer à cette dynamique. Leur pleine valorisation suppose toutefois un environnement politique plus apaisé et une volonté partagée de privilégier la coopération.
En ce sens, la résolution 2797 ne doit pas être considérée uniquement à travers les termes d’un différend particulier. Elle peut également être appréhendée comme une occasion de réfléchir aux conditions politiques nécessaires à la construction d’un avenir régional plus stable et plus solidaire. La diplomatie conserve ici toute sa fonction : permettre aux États de dépasser leurs divergences, de rechercher des compromis et de transformer les évolutions politiques en perspectives de coopération.
L’enjeu est donc à la fois national, régional et continental. Pour le Maroc, il s’agit de poursuivre les efforts en faveur d’une solution politique fondée sur l’initiative d’autonomie et respectueuse de sa souveraineté et de son intégrité territoriale. Pour le Maghreb, il s’agit de dépasser une fragmentation qui entrave depuis trop longtemps son développement. Pour l’Afrique, enfin, il s’agit de soutenir les efforts des Nations Unies afin que le règlement de ce différend contribue au renforcement de la coopération, à la consolidation de la paix et à la réalisation des ambitions communes du continent.
Les décisions internationales prennent toute leur mesure lorsqu’elles permettent de transformer les rapports de force en possibilités de dialogue et les blocages en perspectives d’avenir. La résolution 2797 ouvre une étape importante dans cette direction. Sa portée réelle dépendra de la capacité des parties à saisir cette évolution, à s’engager dans une négociation constructive et à privilégier les exigences d’une paix durable. Au-delà du dossier du Sahara marocain, c’est aussi la possibilité de redonner un nouvel élan à la coopération maghrébine et africaine qui se trouve en jeu. L’avenir du continent ne se construira pas en faisant abstraction des désaccords, mais en trouvant la volonté politique de les dépasser. Là où la confrontation immobilise les énergies, la coopération leur donne un avenir ; là où la défiance ferme les perspectives, la confiance permet de les rouvrir. La résolution 2797 porte cette possibilité : faire progresser le règlement d’un différend ancien et contribuer, par une solution politique durable, à l’émergence d’un espace maghrébin et africain plus uni, plus stable et plus prospère.
Par SEM Hassan Naciri, Ambassadeur de SM le Roi du Maroc au Sénégal


