La prolifération des laboratoires d’idées a entraîné de profondes mutations dans l’espace public aux yeux des acteurs de la société civile. Dans une étude sur la cartographie des think tanks en activité au Sénégal, Jean-Pierre Ndiaye met en lumière la configuration de ces structures, tout en touchant du doigt les défis majeurs d’un secteur en pleine transition.
L’espace de recherche sur les politiques publiques s’élargit de plus en plus au Sénégal, avec la prolifération des think tanks. On les présente comme des centres de réflexion, des instituts d’études, des laboratoires d’idées ou des organisations de production de politiques publiques.
Alors que de nombreux Sénégalais s’interrogent sur l’utilité réelle et la typologie de ces organisations, les concernés apportent des éléments de réponse. Le directeur d’Afrikajom Center, Alioune Tine, parle de la diversité de profils.
« Nous avons une multitude de structures appelées think tanks, laboratoires d’idées ou fondations, qui portent parfois le nom d’hommes politiques célèbres ou de savants. Il y a ceux qui sont spécialisés dans la démocratie, l’État de droit, la paix et la sécurité. D’autres travaillent sur les questions économiques ou encore sur le climat. Toutes ces thématiques interpellent directement la planète et notre continent. L’enjeu est de travailler à comprendre le fonctionnement de la géopolitique mondiale et de faire de la prospective », explique l’ancien directeur de la Raddho.
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Concernant la question du rôle de relais et de collaborateur de ces centres, M. Tine précise qu’ils travaillent en partenariat avec les États, ainsi qu’avec les institutions régionales et internationales.
« À Afrikajom Center, nous avons collaboré avec le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), des organisations internationales comme Oxfam ou l’Ideaa, mais aussi avec la Cedeao, les universités et les étudiants », renchérit-il.
Le think tank Afrikajom Center participe activement au débat public national, régional et international sur des sujets majeurs, notamment la démocratie, l’État de droit, la souveraineté, la dette ou la sécurité régionale. Pour Alioune Tine, ces débats sont essentiels car ils servent à renforcer la qualité de la culture politique et citoyenne.
Elimane Kane, président de Legs-Africa, partage cet avis de Alioune Tine. D’après M. Kane, Legs-Africa est un think tank créé depuis 2013.
« Nous menons diverses activités de production de connaissances : recherches, études, recherches-actions, débats thématiques, webinaires, ainsi que des ateliers de restitution ou de co-création sur les politiques publiques. Preuve de l’importance grandissante de ce modèle : on voit aujourd’hui de plus en plus de partis politiques africains créer leurs propres think tanks », informe Elimane Kane.
Dans une étude portant sur la cartographie des think tanks en activité dans le pays, réalisée par l’Initiative prospective agricole et rurale (Ipar), Jean-Pierre Ndiaye révèle que le phénomène est relativement récent au Sénégal.
Défi du financement et de la souveraineté intellectuelle
Sur un échantillon de 15 structures implantées à Dakar, Saint-Louis et Thiès, 12 ont vu le jour après l’an 2000. En analysant leurs profils, leurs forces, leurs réseaux et leurs limites, l’étude dresse un état des lieux sans complaisance.
Elle révèle une difficulté majeure : la culture du secret et le manque de disponibilité de l’information. Sur une trentaine d’organisations sollicitées, par exemple, la moitié n’a pas répondu ou n’a pas souhaité participer. De plus, plusieurs questionnaires retournés présentaient des zones d’ombre, notamment sur les questions financières.
Si ces limites empêchent une analyse statistique rigoureuse, selon l’étude, certains acteurs interpellés n’ont pas hésité à lever le voile sur ces réalités.
Pour Alioune Tine, fondateur d’Afrikajom Center, les laboratoires d’idées travaillent étroitement avec les États qui les financent dans des pays comme les États-Unis ou le Maroc.
« Quand vous travaillez et vous publiez, vous êtes sollicités et rémunérés. De 2018 à 2020, Afrikajom a travaillé sur commande payée par des organisations internationales ou africaines. Il y a des bailleurs de fonds qui financent, des États qui financent. Mais pour certains, on peut se demander qui sont-ils ? D’où tirent-ils leur légitimité ? Quels sont leurs acteurs ? Qui décide et sur quels critères ? », se demande M. Tine.
Celui-ci estime qu’un organisme qui remplit bien sa fonction sociale et institutionnelle survit. Toutefois, le jour où il n’est plus capable de le faire, il va disparaître.
« Sans réflexion préalable sur qui nous sommes et sur notre place dans le monde, d’autres le feront à notre place et nous dicteront leurs quatre volontés. Pire, si les États africains ne profitent pas des travaux de leurs propres laboratoires d’idées, ce sont malheureusement d’autres qui en profiteront », prévient Alioune Tine.
Le directeur exécutif de Legs-Africa, Elimane Kane, rappelle que le mode de financement des think tanks repose majoritairement sur les Partenaires techniques et financiers, notamment les fondations, les Ong, la coopération technique ainsi que sur des fonds propres (cotisations des membres, expertise volontaire).
« Nos travaux sont destinés, en priorité, aux citoyens pour renforcer leur pouvoir d’action, puis aux pouvoirs publics et au secteur privé. Nos rapports sont publics et largement diffusés. Les collaborations peuvent s’effectuer par appels à contribution ou par entente directe dans le cadre d’un partenariat où les stratégies sont alignées», précise M. Kane.
Les think tanks invitent aux débats sur la base de leurs investigations sur un certain nombre de sujets qu’ils partagent au grand public. Toutefois, Elimane Kane renseigne que les moyens sont limités et déterminent les modalités de production de connaissances.
« Si nous avons des financements, nous menons des études approfondies. Si nous n’en avons pas, nous utilisons les réunions et les webinaires d’experts pour mieux cerner un sujet donné », conclut-il.
Un paysage jeune et majoritairement indépendant
Encore peu nombreux mais de plus en plus présents dans le débat public, les think tanks sénégalais jouent un rôle croissant dans la production d’idées et l’aide à la décision. Une étude de l’Ipar met en lumière les caractéristiques de ces structures, leurs défis de gouvernance et les contraintes qui pèsent sur leur développement.
L’Initiative prospective agricole et rurale (Ipar) a réalisé, en décembre 2018, une étude sur la cartographie des think tanks en activité au Sénégal. Le rapport final présenté par Jean Pierre Ndiaye montre que ces organisations s’appuient généralement sur des équipes de recherche restreintes, variant entre 4 et 15 chercheurs.
En excluant les structures partisanes ou de pur plaidoyer, l’étude distingue trois grandes catégories sur le terrain.
Les think tanks indépendants, au nombre de 7 structures, se particularisent par leur autonomie vis-à-vis des gouvernements et des bailleurs de fonds. Les think tanks universitaires, au nombre de 5 structures, sont directement rattachés à des universités publiques ou privées. Il y a aussi les think tanks intégrés à l’État ou largement financés par des conventions publiques.
L’un des enseignements majeurs de l’étude réside dans le statut juridique de ces entités.
Le flou juridique : un frein au développement ?
En l’absence d’un cadre réglementaire propre aux think tanks au Sénégal, l’étude souligne que la confusion peut être de mise. La majorité d’entre eux adopte le statut d’association ou d’Ong, tandis que les structures publiques optent pour le statut d’agence gouvernementale.
Ce flou juridique influence directement leur mode de gouvernance. Si certains think tanks se contentent d’un fonctionnement minimaliste (un bureau et un conseil d’administration), d’autres cherchent à renforcer leur crédibilité scientifique en se dotant de conseils scientifiques rigoureux.
Citant des experts, l’étude révèle que diriger un think tank s’apparente à un véritable exercice d’équilibriste. Pour survivre, ces structures doivent mener de front plusieurs combats simultanés. Il s’agira de sécuriser des financements réguliers, de maintenir une indépendance intellectuelle, d’accroître leur visibilité médiatique et d’entretenir un réseau relationnel dense.
Par ailleurs, l’étude renseigne que la réputation et la crédibilité scientifique restent leurs matières premières.
Mieux, dans un contexte où les ressources financières sont volatiles et souvent dépendantes de bailleurs internationaux, les think tanks sénégalais gagneraient à s’unir et à se regrouper au sein d’un réseau national selon l’enquête. Une telle initiative leur permettrait, selon toujours le document, non seulement de mutualiser leurs forces, mais aussi d’offrir une voix plus forte, cohérente et audible face aux décideurs politiques.
Par Matel BOCOUM

