Responsable de la veille et de la prospective à l’Initiative prospective agricole et rurale (Ipar), Dr Cheikh Guèye est également le coordonnateur du Réseau sénégalais des think tanks (Senrtt). Il revient, dans cette interview, sur le rôle des think tanks dans l’évolution du débat public au Sénégal et leur mode de financement.
On assiste à l’émergence, dans notre pays, d’une multitude de laboratoires d’idées. Qu’est-ce qui l’explique, à votre avis ?
Il existe des think tanks partout dans le monde et, durant ces dix dernières années, leur développement a connu une croissance fulgurante. Les études menées par le programme « Think Tanks and Civil Societies Program » de l’Université de Pennsylvanie estiment leur nombre à plus de 6 500 à travers le monde. L’Afrique, notamment l’Afrique de l’Ouest, n’est pas en reste.
Au Sénégal, on observe cette effervescence pour plusieurs raisons. D’abord, une demande sociale et politique croissante de données probantes pour éclairer les politiques publiques, dans un contexte où les décisions doivent être plus transparentes et plus efficaces.
Ensuite, la volonté de la société civile, en particulier des jeunes et des femmes, de peser sur les choix de développement en apportant une expertise indépendante et rigoureuse.
Enfin, l’essor des nouvelles technologies et des réseaux sociaux a facilité la diffusion des travaux de recherche.
Cette tendance s’inscrit dans un mouvement mondial, mais elle revêt ici une coloration particulière. Elle est marquée par un besoin de renouvellement du débat public et de co-construction des réponses aux défis économiques, sociaux et environnementaux du pays.
La production de « policy briefs » sur des thèmes comme l’agriculture durable, la gestion des ressources naturelles ou l’emploi des jeunes, puis leur diffusion auprès des candidats à l’élection présidentielle de 2024, illustrent cette dynamique.
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Vous dirigez le Réseau sénégalais des think tanks (Senrtt). Quelle est la particularité d’une telle structure ?
C’est un cadre fédérateur des laboratoires d’idées du Sénégal. Il a été créé sous l’impulsion de l’Initiative prospective agricole et rurale (Ipar), en partenariat avec Enda Tiers Monde, le Bureau de prospective économique et d’autres acteurs.
Sa particularité est triple.
Premièrement, c’est le premier réseau de think tanks en Afrique de l’Ouest francophone à obtenir une reconnaissance juridique et administrative, avec le récépissé n° 21782 délivré par le ministère de l’Intérieur en mai 2024. Cette reconnaissance officialise le rôle des think tanks dans le débat public.
Deuxièmement, il fédère une grande diversité d’institutions : des think tanks autonomes, des bureaux d’études, des groupes de recherche universitaires et des organisations de plaidoyer. Une cartographie actualisée en 2022 et complétée en 2024 a permis d’identifier une masse critique d’acteurs, ce qui fait du Senrtt un espace unique de dialogue entre la recherche académique et l’action publique.
Troisièmement, le Senrtt ne se contente pas de produire des connaissances ; il les met en débat à travers des auditions de candidats, comme celles organisées avant l’élection présidentielle de 2024, des Journées internationales des think tanks célébrées chaque année depuis 2023, ainsi que des dialogues structurés avec l’État.
L’initiative « Mesure », qui a abouti à 64 propositions citoyennes coconstruites, ou encore les Rapports annuels sur la contribution de la société civile aux politiques publiques (Rascipp) témoignent de cet engagement.
Quel impact concret les think tanks ont-ils aujourd’hui sur les politiques publiques et le débat citoyen ?
Ces dernières années, le réseau a organisé des tables rondes de haut niveau sur des thèmes stratégiques tels que les réformes fiscales, la protection sociale ou encore le pastoralisme, en partenariat avec des institutions comme le Bureau d’évaluation des politiques publiques ou la Fédération des organisations non-gouvernementales du Sénégal (Fongs).
En 2025, le secrétaire général du Réseau a été nommé facilitateur du Dialogue national sur le système politique, puis membre du comité de rédaction des réformes initiées par le président de la République.
Cela montre que le Senrtt est désormais considéré comme un interlocuteur crédible, un véritable contre-pouvoir intellectuel au service de la refondation du Sénégal.
Disposez-vous des moyens de vos ambitions, sachant que les think tanks contribuent à enrichir le débat public ?
Le financement des think tanks au Sénégal repose principalement sur des partenaires techniques et financiers étrangers, sur les prestations de services et, dans le cadre du Programme d’appui à la société civile (Pasc), sur des subventions qui ont permis de réaliser des études, des formations et des dialogues politiques.
L’apport direct de l’État reste modeste. Mais il faut nuancer ce constat.
D’une part, plusieurs think tanks membres du Senrtt bénéficient de commandes publiques, études, audits, appui à la formulation de politiques, qui constituent une forme indirecte de financement.
D’autre part, la reconnaissance administrative accordée par l’État constitue un signal politique fort. Elle a permis au réseau d’être représenté au sein de la commission interministérielle chargée de l’examen des agréments des Ong, ouvrant ainsi la voie à des conventions-cadres et à une collaboration plus structurée avec les ministères techniques, notamment le ministère de la Jeunesse et la Direction générale de l’Administration territoriale.
Cela dit, nos moyens demeurent insuffisants. La cartographie des think tanks a montré que le financement constitue le principal défi de ces structures, ce qui peut poser des problèmes d’indépendance et de pérennité.
Pour peser durablement sur le débat citoyen et accompagner les transformations structurelles du Sénégal, nous avons besoin de ressources plus stables et plus diversifiées.
Le Senrtt encourage ses membres à développer des activités génératrices de revenus, formation, conseil, édition, et à mutualiser leurs compétences pour répondre aux appels d’offres nationaux et internationaux.
En définitive, nous disposerons des moyens de nos ambitions si nous parvenons à diversifier nos sources de financement, à renforcer la visibilité de nos productions et à consolider notre ancrage institutionnel auprès des pouvoirs publics.
La Journée internationale des think tanks 2026, qui a réuni des ministres, des experts et des acteurs de la société civile, a démontré que la demande d’expertise indépendante est forte et que le Senrtt est pleinement en mesure d’y répondre, pour peu qu’on lui en donne les moyens.
Entretien réalisé par Matel BOCOUM

