Président de l’Observatoire national autonome de supervision des élections (Onasur) depuis septembre 2025, Sékou Koureissy Condé a supervisé le référendum constitutionnel ainsi que l’élection présidentielle de décembre 2025 en Guinée. Alors que le pays se prépare aux législatives et aux communales le 31 mai, il revient sur les mutations du climat électoral guinéen, le rôle de l’Onasur et les défis liés à la transparence, à l’apaisement et à la crédibilité du processus démocratique.
La Guinée a organisé, le 28 décembre 2025, une élection présidentielle qui a vu la victoire de Mamadi Doumbouya. De manière générale, quel bilan en tirez-vous en termes d’organisation et de supervision du scrutin ?
Du point de vue de l’observateur que je suis, ce fut une expérience marquante, une découverte frappante. Historiquement, les élections en Guinée ont souvent été émaillées de violences, de tensions et de crises. Pour la première fois, nous avons vécu une atmosphère électorale apaisée et un comportement électoral particulièrement rassurant. Le vote s’est déroulé de manière rationnelle. Nous n’avons plus assisté aux alignements ethniques ou aux clivages politiques exacerbés que nous connaissions auparavant. Les citoyens ont voté en fonction de leurs intérêts et de leur appréciation des actions concrètes menées dans leurs localités : construction d’hôpitaux, d’écoles, réalisation de routes, retour de l’accalmie sociale. Les électeurs se sont rendus aux urnes sans peur. Le rôle de l’Onasur est précisément de porter le regard du citoyen sur le processus électoral. Nous veillons à la régularité, à la conformité, à la transparence et à la sincérité des élections. La Direction générale des élections organise techniquement le scrutin. De notre côté, nous supervisons, contrôlons et vérifions le processus conformément au Code électoral, à la Constitution et aux pratiques institutionnelles, afin que tous les partis politiques et tous les candidats soient traités sur un pied d’égalité.
Vous avez parlé d’une « découverte frappante » alors que vous avez été à la fois un acteur politique et une personnalité marquante de la société civile. Pourquoi utilisez-vous cette expression ?
Parce que l’environnement dans lequel ces élections se sont déroulées était inédit pour la Guinée. En sociologie électorale, on parle du comportement électoral, c’est-à-dire de l’attitude des citoyens face à certaines situations de tension ou de provocation. Malgré cela, les électeurs ont réagi avec calme et responsabilité. Ce n’est pas dans la tradition électorale guinéenne récente. C’est une véritable nouveauté. Le mérite de cette réussite ne revient pas uniquement à l’Onasur ou à la Direction générale des élections. Il tient aussi au climat général dans lequel le processus s’est déroulé. Pour la première fois en Guinée, des élections se sont tenues sans heurts majeurs, sans affrontements et sans violences. Cela a demandé beaucoup d’efforts et de sacrifices, mais aujourd’hui, nous avons le sentiment d’entrer dans une nouvelle culture électorale. Je pense qu’il faut également reconnaître la vision du président de la République sur cette question.
On se dirige vers les élections législatives et communales prévues le 31 mai prochain. La campagne électorale bat son plein. Avez-vous le sentiment que ces joutes se déroulent dans la même dynamique que celle de la présidentielle ?
Nous avons désormais un nouveau système électoral. Pour la première fois, les Guinéens vont expérimenter des élections uninominales et plurinominales. Les élections uninominales concernent les circonscriptions où un seul candidat est élu. Chaque circonscription électorale dispose d’un représentant. En revanche, dans les zones à forte densité démographique, la loi électorale prévoit plusieurs sièges : un, deux ou trois candidats peuvent y être élus. C’est ce qu’on appelle le scrutin plurinominal. Par ailleurs, le scrutin majoritaire national fait de l’ensemble du territoire une grande circonscription électorale pour certaines catégories de sièges. De manière générale, la campagne se déroule dans un très bon esprit et nous sommes persuadés que le scrutin se déroulera dans la même dynamique.
Pourquoi avez-vous accepté de prendre la tête de l’Onasur alors que vous étiez déjà engagé dans la vie politique et dans la société civile ?
C’est avant tout un choix de responsabilité citoyenne. J’ai dirigé un parti politique pendant trente-cinq ans. Lorsque j’ai été sollicité pour participer à la supervision des élections, j’ai accepté parce que je suis profondément préoccupé par la question des violences électorales.
Je suis également enseignant en prévention et résolution des conflits. Pendant des années, j’ai observé avec douleur les tensions qui accompagnaient systématiquement les élections en Guinée. L’annonce même d’un scrutin provoquait souvent des crises, des manifestations, des affrontements et parfois des morts. Pendant plus de vingt ans, le pays a vécu dans un cycle de violences électorales permanentes. Des jeunes perdaient la vie, d’autres étaient blessés ou mutilés. Toute la société en souffrait : les pouvoirs publics, l’opposition, la société civile, les citoyens. Aujourd’hui, malgré certaines frustrations liées notamment aux procédures administratives de validation des candidatures, nous constatons une volonté collective d’aller vers l’apaisement.
Vous avez souvent insisté sur les notions d’impartialité, d’indépendance et d’intégrité morale dans la conduite de votre mission. Pensez-vous être sur la bonne voie ?
Absolument. La première exigence formulée par le président de la République à l’endroit de l’Onasur est la neutralité et l’impartialité. Nous faisons de ces principes une priorité absolue. Nous travaillons dans la transparence, nous restons ouverts aux saisines des citoyens et des partis politiques, et nous pouvons également nous autosaisir lorsque cela est nécessaire. Il faut toutefois préciser que l’Onasur ne sélectionne pas les candidats. Cette responsabilité relève des juridictions compétentes et de la Cour suprême. Notre mission commence après la validation officielle des candidatures.
Certains estiment cependant que l’Onasur sert davantage à légitimer le processus qu’à réellement réguler les élections. Que leur répondez-vous ?
Je pense que cette perception ne correspond pas à la réalité. Nos constats rejoignent ceux des milliers d’observateurs nationaux et internationaux présents lors des scrutins. Dans certains cas, nous avons même formulé des critiques plus sévères. Dire que les élections se sont déroulées dans le calme est un fait observable et incontestable. Durant l’élection présidentielle, les neuf candidats étaient en contact permanent avec l’Onasur. Nous avons traité les différentes préoccupations soulevées pendant la campagne, le vote et même après la proclamation des résultats. Il faut aussi comprendre qu’en Afrique, et parfois particulièrement en Guinée, l’opposition est souvent associée à la confrontation ou à la contestation permanente. Or, dans une démocratie, l’opposition doit aussi être un débat d’idées et une confrontation de projets.
Le retour dans le processus électoral de certains opposants, notamment M. Yéro Baldé, arrivé deuxième lors de la dernière présidentielle, contribue-t-il à renforcer la crédibilité du scrutin ?
Oui, naturellement. L’un des rôles de l’Onasur est aussi la médiation et la sensibilisation. Nous avons échangé avec M. Yéro Baldé ainsi qu’avec d’autres acteurs politiques. Certaines difficultés liées aux candidatures relevaient essentiellement des procédures administratives et des exigences documentaires imposées par le nouveau système électoral. Après discussions et clarifications, plusieurs situations ont pu être résolues. Nous nous réjouissons donc du retour de certains acteurs politiques dans le processus, aussi bien pour les élections législatives que communales.
Justement, où en sont aujourd’hui les préparatifs des élections législatives et communales ?
Du point de vue de la supervision et de l’observation, les préparatifs avancent très bien. Nous avons récemment organisé à Kindia un atelier de formation réunissant les formateurs de nos superviseurs nationaux et internationaux. Au total, 630 superviseurs seront déployés dans les centres et bureaux de vote à travers le pays. Le chronogramme électoral est, jusqu’à présent, respecté. Nous disposons d’une cinquantaine de centres de vote principaux et d’environ 23 000 bureaux de vote répartis sur l’ensemble du territoire national ainsi qu’à l’étranger. Le fichier électoral compte actuellement près de 6,7 millions d’électeurs.
Entretien réalisé par : Elhadji Ibrahima THIAM (Envoyé spécial en Guinée)


