Du sable de Bargny aux podiums africains, Siny Sembène, connu sous le nom de Siny Bargny, progresse discrètement, et nourrit une ambition considérable de se faire un nom dans la lutte sénégalaise ainsi que dans le beach wrestling à l’échelle mondiale. Portrait d’un athlète dont la carrière a été sculptée par l’adversité et la rigueur.
Le sable, les sacrifices et les récompenses ont été des éléments déterminants dans le parcours de Siny Bargny. À seulement 24 ans, il commence à se faire remarquer sur la scène sénégalaise et sur les plages africaines dédiées au beach wrestling. Sous son apparente sérénité se cache un lutteur ayant traversé des épreuves difficiles, façonné par les « mbapatt », les voyages à travers les villages du Sénégal et les sacrifices consentis par sa famille. Issu d’une lignée profondément ancrée dans la lutte, ce membre de l’équipe nationale n’a pas choisi ce sport au hasard. Dans la famille Sembène, la lutte est presque une tradition. Son père était déjà engagé dans les « mbapatt ».
Plusieurs de ses frères ont également participé aux compétitions de lutte traditionnelle. Mais contrairement à beaucoup de jeunes attirés par la gloire ou les cachets, Siny a d’abord lutté pour survivre. Siny est né à Bargny, une commune côtière du département de Rufisque, située à environ 35 kilomètres à l’est de Dakar. Puis, il est envoyé très jeune à Yoff chez un ami de la famille. Il grandit donc entre deux localités sans jamais couper le lien avec sa localité de naissance. C’est là-bas, à Bargny, que sa passion prend réellement forme. Très tôt, il comprend que la lutte peut devenir plus qu’un simple sport : un moyen d’aider sa famille. Après un passage écourté à l’école, il abandonne les études pour épauler sa mère. La mer devient alors son quotidien. Pêcheur le matin, lutteur le soir, le jeune homme mène une vie de sacrifice à déjà 8 ans. L’argent qu’il gagne est entièrement remis à sa mère afin de participer aux dépenses de la maison. « J’avais commencé à prendre en charge certaines dépenses quotidiennes de ma mère, notamment le petit-déjeuner », raconte-t-il avec simplicité. Cette maturité précoce explique peut-être son caractère réservé et discipliné, souvent salué par ses entraîneurs et anciens coéquipiers.
Exploits dans les mbappatt
Comme beaucoup de jeunes lutteurs sénégalais, Siny Bargny s’est construit dans les galas de lutte simple organisés à l’intérieur du pays. Là où les combats se gagnent souvent à la force mentale autant qu’au physique. Sa première grande aventure débute en 2019, à Diofior. Pour la première fois, il quitte sa famille afin de participer à un grand mbapatt. Ce déplacement marque un tournant. Malgré une défaite en finale contre Gouye Gui Djilass, le jeune lutteur impressionne déjà par sa puissance et son courage. Quelques semaines plus tard, il remet cela à Pout. Nouvelle finale. Nouvelle défaite, cette fois contre Petit Sellé. Mais ces revers vont devenir le socle de sa progression. Car après ces deux finales perdues, Siny devient pratiquement intouchable. De Palmarin à Dakar en passant par plusieurs villages du Sénégal, le jeune lutteur enchaîne les performances de haut niveau. Sa réputation grandit rapidement dans les « mbapatt ».
Sa lutte explosive, sa solidité physique et son mental séduisent les amateurs. Mais parmi tous ses souvenirs, un moment reste gravé au-dessus des autres : sa première victoire en finale à Bargny. Ce jour-là, devant ses proches, Siny avait promis de survoler le tournoi. Il tient parole et repart avec le trophée et un bœuf. Une récompense symbolique qu’il gardera longtemps attachée chez lui, fier de son exploit, avant de finalement l’offrir à son grand frère. Un geste qui résume parfaitement l’état d’esprit du lutteur : attaché à sa famille, humble, malgré les succès. Aujourd’hui pensionnaire de l’écurie Bargny, Siny affiche également un parcours sans faute dans l’arène avec quatre victoires en quatre combats. Sa première victime en lutte avec frappe fut Thiatou Souleymane Diaw, battu en lever de rideau du combat Zarco contre Diène Kaïré, le 17 décembre 2023. Une entrée réussie qui confirme les promesses placées en lui.
Soldat du beach wrestling
Si le grand public commence à découvrir Siny dans l’arène, les techniciens, eux, connaissent déjà son immense potentiel depuis plusieurs années grâce au beach wrestling. C’est d’ailleurs dans cette discipline que le lutteur de Bargny s’impose progressivement comme l’un des meilleurs Africains de sa catégorie. Sa trajectoire internationale débute véritablement en 2023, lorsqu’il est sélectionné en équipe nationale par feu Ambroise Sarr. Cette première convocation agit comme un déclic. Depuis lors, Siny ne quittera plus la tanière. Sous les entraîneurs techniques successifs d’Evelyne Diatta, Lato Sagna puis Laye Ndiombor, il gravit les échelons jusqu’à intégrer définitivement les seniors. Les résultats suivent rapidement. En 2024, il décroche la médaille d’argent aux Championnats d’Afrique organisés à Dakar dans la catégorie des moins de 90 kg.
En 2025, il participe au sacre collectif du Sénégal en Tunisie, où les Lions remportent dix médailles. Puis en 2026, il franchit un cap en devenant champion d’Afrique à Alexandrie, en Égypte, après une victoire en finale contre le Burkinabè Kévin Mosse. À cela s’ajoutent une participation remarquée aux qualifications des Jeux mondiaux à Singapour et une médaille d’argent par équipes lors des Jeux de la Francophonie à Kinshasa. Son palmarès devient déjà impressionnant : une médaille de bronze, deux médailles d’argent et un total de neuf médailles d’or. Mais derrière ces performances se cache une réalité plus difficile. Le beach wrestling sénégalais continue d’évoluer dans des conditions limitées. Manque de moyens, faible accompagnement et absence de soutien structuré compliquent souvent la progression des athlètes. Malgré cela, Siny continue d’avancer. « Les conditions ne sont pas encore optimales, mais j’ai acquis beaucoup d’expérience et je continue de défendre les couleurs nationales », affirme-t-il.
« Il merite d’être soutenu »
Dans le milieu de la lutte, nombreux sont ceux qui voient en Siny Bargny un futur très grand champion. Son entraîneur national, Laye Ndiombor, ne cache d’ailleurs pas son admiration pour son poulain. « Siny est un athlète très talentueux. C’est un futur grand champion de lutte. Il est sérieux, discipliné et très fort », souligne le technicien. Avant d’envoyer un message fort sur le manque d’accompagnement des jeunes talents au Sénégal. « Dans d’autres pays, lorsqu’un jeune possède d’énormes qualités, il bénéficie d’un accompagnement pour intégrer l’élite. Siny mérite d’être soutenu afin qu’il puisse nous apporter de grands résultats à l’avenir », reconnaît-il.
Même son de cloche chez Général Malika, ancien coéquipier du lutteur. « Il est doté d’un immense talent, mais il reste très modeste et travailleur. Depuis plusieurs années, il représente dignement le Sénégal dans les compétitions internationales », témoigne-t-il. Au-delà du sportif, beaucoup insistent surtout sur les qualités humaines du jeune champion. Travailleur, discret, discipliné et profondément attaché à sa famille. Car malgré les médailles et les victoires, Siny garde les pieds sur terre. Son principal rêve reste simple : réussir pour aider les siens. « Mon objectif est de réaliser une grande carrière et de réussir », répète-t-il. Une ambition portée par une conviction forte. Celle de pouvoir ramener des médailles partout où il combattra. Sur les plages africaines comme dans les arènes sénégalaises, le nom de Siny Bargny commence désormais à circuler avec fierté. Et au regard de sa progression fulgurante, beaucoup pensent que le jeune Lébou n’a encore montré qu’une infime partie de son potentiel.
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ

