Le Conseil sénégalais des femmes (Cosef) célèbre, cette semaine, ses 30 ans d’existence. Trois décennies de combat pour une participation accrue des femmes à la vie politique. Dans cette interview, sa présidente, Seynabou Mbaye Guèye, évoque les avancées, les obstacles persistants et les enjeux de la parité au Sénégal.
Quel bilan tirez-vous de l’implication des femmes dans la vie politique ?
Le Conseil sénégalais des femmes (Cosef) fête son trentenaire et nous avons décidé d’en faire un important moment de réflexion autour de la pluralité de défis et des perspectives d’actions du leadership des femmes sénégalaises. Il convient de rappeler que le Cosef s’est spécialisé dans la promotion de la participation des femmes à la vie citoyenne et politique. Depuis la campagne citoyenne jusqu’à celle intitulée « Avec la parité, consolidons la démocratie » en passant par « Démocratie, où es-tu ? », des avancées majeures ont été obtenues, permettant d’intéresser davantage de femmes à l’engagement politique. Cette participation est positive, car elle a permis notamment un renouvellement du personnel politique, son rajeunissement et une certaine féminisation grâce à la loi instituant la parité homme-femme dans les instances électives et semi-électives. La participation politique des femmes s’est incontestablement accrue même si les écueils sont encore nombreux du fait de la conception patriarcale du pouvoir dans notre société imposée par les différentes colonisations qu’elle a subies et qui ont dégradé la grande influence des femmes et leur place dans nos royaumes traditionnels. Cette participation des femmes à la vie politique améliore la gouvernance locale et nationale en la rendant plus inclusive et attentive aux préoccupations et besoins de toutes les composantes de la famille, et donc, de la société. C’est un œil différent que les femmes portent sur le système, le mode, le style de gouvernance. Il serait judicieux de faire une étude, par exemple, au niveau de l’Assemblée nationale et d’un échantillon de collectivités territoriales pour disposer de données permettant une appréciation très objective de la qualité de la participation politique des femmes.
Avez-vous mis en place des programmes visant à encourager les femmes leaders intervenant dans plusieurs domaines à transférer leur expertise dans la sphère politique ?
Depuis sa création, tous les programmes que met en œuvre le Cosef sont destinés à promouvoir et renforcer l’affirmation du leadership des femmes dans tous les domaines de la vie sociale, politique et économique, mais surtout à transférer leur leadership et leurs compétences dans le domaine politique. La principale raison de cette spécialisation dans la participation politique des femmes, particulièrement leur accès et leur maintien dans les processus et postes décisionnels, se fonde sur le constat de la nécessité de leur présence aux endroits où sont discutées les questions d’intérêt national et où se prennent les décisions relatives aux politiques publiques. En d’autres termes, il faut être présent pour compter.
Quel est l’impact de la faible représentation des femmes aux postes de décision budgétaire et économique sur les politiques publiques qui les concernent ?
La faible représentation des femmes aux postes de décision budgétaire et économique a, bien sûr, un impact sur les orientations et les allocations budgétaires qui sont alors « aveugles » et insensibles au genre. Cela les rend inefficaces et inadaptées par rapport aux préoccupations, besoins prioritaires et aspirations des femmes, des jeunes et des personnes défavorisées. C’est pourquoi nous pensons que la parité doit être étendue aux postes électifs des autres institutions comme les Conseils d’administration et d’orientation.
Quelle est votre appréciation sur l’application de la loi sur la parité, en vigueur depuis 2010 ?
C’est une application rigoureuse concernant l’accès aux listes de candidatures, mais tel n’est pas le cas lors de l’élection des bureaux municipaux et départementaux. La loi est violée du fait que certaines personnes persistent à penser que le maire ne fait pas partie du bureau municipal ou départemental. La conséquence est que, souvent, le maire et son 1er adjoint sont des hommes alors que nous devons avoir une alternance des sexes dans les positions. C’est un enjeu de pouvoir qui est à la base de cette violation et il appartient à la société d’obliger la justice à rétablir le droit dans ces cas. Cela se fait, depuis 2014, par nos organisations et il existe une jurisprudence de la Cour suprême qui a toujours cassé les bureaux non paritaires et demandé la reprise des élections, conformément aux dispositions réglementaires.
Le Cosef observe-t-il des différences d’impact de la parité entre les élections nationales (députés) et les élections locales (mairies et Conseils départementaux) ?
L’impact devrait être le même. Mais, il est évident qu’au niveau local, avec plus de 600 collectivités territoriales, la parité a un réel impact puisque ce sont des milliers de femmes qui sont investies sur les listes et qui accèdent aux exécutifs locaux. Cela renforce leur participation à l’adoption des politiques publiques et à la mise en œuvre d’une budgétisation participative sensible au genre. Au niveau national, l’impact devrait s’apprécier dans la capacité réelle des femmes élues à transformer le système dans le sens de plus d’équité et de justice.
Selon vous, quelles insuffisances la loi sur la parité présente encore et que le Cosef estime nécessaire de corriger pour assurer une représentativité pleinement équitable ?
Une révision du décret d’application de la loi s’impose, car certaines de ses dispositions sont devenues caduques, mais aussi source d’interprétations divergentes. De même, une réflexion devrait être menée sur le mode de répartition des sièges lors des élections législatives afin de supprimer les sièges impairs qui entraînent toujours une sous-représentation des femmes. Enfin, les autorités administratives doivent veiller scrupuleusement à son application lors de l’installation des exécutifs territoriaux.
Entretien réalisé par Matel BOCOUM

