Depuis la pandémie de Covid-19, le télétravail, à temps plein ou partiel, s’est ancré dans les habitudes des entreprises sénégalaises. Selon l’étude nationale intitulée « L’Œil Ouvert sur le Télétravail au Sénégal », réalisée par le Conseil national du patronat (Cnp), avec le soutien de l’Organisation internationale du travail (Oit), en juillet 2021 auprès de 234 entreprises et 258 salariés, 67,39 % des entreprises interrogées le pratiquent. Séduits par la flexibilité et désireux d’échapper aux tracasseries du transport, de nombreux employés plébiscitent le travail à domicile, en dépit de conditions de travail difficiles et au mépris de risques sanitaires de plus en plus visibles.
Il est 19 heures passées, ce lundi 14 septembre 2026, au quartier Ndar Gou Ndaw, à Rufisque. Vêtu d’une djellaba verte, Mor Amar s’apprête à accomplir la prière du crépuscule. La sonnerie de son téléphone portable le pousse à quitter subitement la natte pour se rendre dans le couloir, beaucoup plus calme. Après un entretien téléphonique d’une quinzaine de minutes, le rédacteur en chef du journal « EnQuête » revient dans sa chambre. Après avoir prié, il se met sur son lit. Adossé à la tête du lit, accoudé à un oreiller, le journaliste pianote sur le clavier de l’un de ses téléphones avant de lancer : « Le travail commence ».
À la question de savoir où était son ordinateur, Mor Amar rétorque, le sourire en coin : « Il est en panne. Ces temps-ci, je travaille avec mon téléphone ». En effet, comme beaucoup de travailleurs, M. Amar est en télétravail depuis des années. Et ce mode de travail est ancré dans les habitudes des entreprises sénégalaises depuis la pandémie de Covid-19. Cependant, à temps plein ou partiel, chaque travailleur se débrouille avec les moyens du bord. Sur le lit, sur une chaise de cuisine ou dans un fauteuil de salon, l’essentiel pour l’employé est d’exécuter ses tâches.
Car les entreprises qui mettent à la disposition des télétravailleurs des « kits ergonomiques » adéquats et/ou des conseils en matière de santé et de sécurité au travail sont quasiment inexistantes. « Pour les moyens, on nous laisse nous débrouiller nous-mêmes. Du point de vue des conseils pour le respect des normes d’hygiène et sanitaires, il n’y a pas de mesures spécifiques prises par l’entreprise pour accompagner les travailleurs. C’est à chacun de s’arranger comme il peut », confie le journaliste.
Poursuivant, il ajoute avec désolation : « Comme vous le voyez, là, je suis dans ma chambre, c’est mon bureau. Tous les jours, je travaille à partir de mon lit. Je suis entre mon ordinateur et les appels téléphoniques. C’est ça, mon quotidien ».
A temps plein ou partiel, chaque travailleur se débrouille avec les moyens du bord. Sur le lit, sur une chaise de cuisine ou dans un fauteuil de salon, l’essentiel pour l’employé est d’exécuter ses tâches.
Et cette situation peut parfois causer des impairs. À ce propos, le journaliste se rappelle d’une nuit où l’électricité lui a joué un mauvais tour. « Il m’est arrivé de travailler jusqu’à 22 heures et, d’un coup, plus d’électricité. J’ai été obligé d’appeler à gauche et à droite pour trouver un endroit où aller pour continuer. Finalement, j’ai pu finaliser le travail chez Bigué Bob, la directrice de publication, qui habitait aussi à Rufisque », se rappelle-t-il avec amertume.
Valse entre salon et chambre
Yacine Faye Lô, qui évolue dans le secteur de l’informatique, valse depuis cinq ans entre son salon et sa chambre. « Le matin, je suis dans le salon, l’après-midi, je suis dans ma chambre. Je n’ai pas de bureau dédié », renseigne-t-elle, tout en soulignant que ce n’est pas facile de travailler dans ces conditions. Riant à gorge déployée, elle se rappelle le jour où sa bonne « s’est invitée » à l’une de ses réunions en lui lançant : « Louniouy togue tay ? » (Qu’est-ce qu’on prépare aujourd’hui ?).
Cheffe de projets en communication, responsabilité sociétale des entreprises (Rse) et développement international dans une Ong, Marième Diouf s’adapte avec les moyens du bord. « Le télétravail étant arrivé de façon très soudaine avec la Covid, il n’y a eu ni formation ni matériel spécifique fourni. Chacun s’est débrouillé de son côté, en utilisant des plateformes gratuites existantes, principalement Google Meet, et parfois WhatsApp pour les appels ou les réunions hybrides », explique-t-elle.
À l’en croire, même si elle et son époux, qui fait également du télétravail, ont aménagé un bureau dans le salon depuis 2020, il y a des jours où elle est obligée de squatter les autres pièces ou endroits de la maison pour travailler. « Les jours où nous sommes tous les deux à la maison, mon mari occupe le bureau. Moi, je m’installe à la table à manger. Quand j’ai une réunion, je me déplace dans une autre pièce, ma chambre ou le couloir, pour ne pas le déranger », soutient Mme Diouf, en ajoutant, en riant : « Je suis la nomade ».
Et pour éviter certains impairs, elle et son époux ont dû sensibiliser leur enfant. « Nous avons une fille qui a grandi dans ce contexte de télétravail. Elle a intégré nos codes. Même lorsqu’elle arrive en courant, dès qu’elle nous voit en pleine conversation, elle comprend qu’elle doit rester silencieuse et évite de faire du bruit. Elle a même appris à se positionner derrière l’écran pour attirer notre attention sans nous interrompre. Il lui arrive même d’écrire des petits mots pour nous faire part de ce qu’elle veut », explique-t-elle.
Agent administratif dans une société immobilière, Fanta Ndiaye, résidant à Mbao, n’est pas mieux lotie que nos autres interlocuteurs. Sa chambre lui sert de bureau et ses cuisses de table, la plupart du temps. « Au début, j’utilisais la table à manger installée dans le couloir, mais avec les bruits et les interpellations incessantes, j’ai fini par me réfugier dans ma chambre pour travailler. N’y disposant pas de table, je pose mon ordinateur sur mes cuisses pour travailler. Puisque la machine dégage de la chaleur, je mets en dessous un bout de carton », indique-t-elle.
Tout le contraire de ces travailleurs basés à Dakar, Abdoulaye Dia, informaticien à Paris, a pu au moins bénéficier d’un ordinateur portable de la part de son entreprise. Pour le reste, il était obligé de s’équiper avec son propre argent lorsqu’il est passé en portage salarial. « J’en ai profité pour m’acheter une table de bureau, une chaise, des écrans, un double écran. En tout cas, j’ai bien aménagé mon bureau », se console-t-il.
Alors que Mor Amar, de son côté, continue à travailler sans bureau. « À un moment donné, j’ai pensé aménager un petit espace pour être dans de meilleures conditions de travail, mais il y a un problème d’espace. Du coup, je suis obligé de travailler à partir de mon lit. J’avoue que ce n’est pas très commode », confie le journaliste.
Douleurs dorsales, prise de poids…
Fanta Ndiaye abonde dans le même sens en nous désignant l’oreiller calé dans son dos. « Cela amoindrit le mal de dos et permet de me tenir plus ou moins droite », soutient, d’un air désolé, la dame qui, comme le journaliste, est consciente que les conditions dans lesquelles elle travaille sont incommodantes. « Je suis obligée de bouger beaucoup pour ne pas accentuer mon mal de dos et avoir des douleurs au bas-ventre. À cause de la césarienne que j’ai subie, lorsque je reste assise trop longtemps, j’ai l’impression que mon ventre se plie et les douleurs recommencent », se plaint Mme Ndiaye, précisant qu’elle a moins de problèmes lorsqu’elle travaille au bureau.
Le journaliste Mor Amar renchérit en expliquant que sa posture l’oblige à faire des pauses. « On se fatigue facilement. Ainsi, je me promène un peu, et après, je retourne travailler », confie-t-il.
Toutefois, la fatigue est un moindre mal pour le « red-chef », qui se plaint de sa prise de poids consécutive au travail à domicile. Ainsi, pour lui, « le plus grand mal, c’est la sédentarité ». « On bouge de moins en moins. C’est le véritable problème, car cela peut entraîner une prise de poids. On me signale souvent que j’ai grossi. C’est l’une des conséquences du télétravail », avance-t-il.
Outre la prise de poids, le journaliste craint d’autres problèmes sanitaires à cause de « sa mauvaise hygiène alimentaire ». Son épouse, qui assistait à l’entretien, lance : « On ne mange plus à l’heure dans cette maison ! ».
Le journaliste explique qu’avec le bouclage qui se fait tard la nuit, il prend le petit-déjeuner entre 11 heures et 12 heures, le déjeuner à partir de 20 heures et le dîner aux environs de 2 heures du matin. « Tant que le travail ne finit pas, je ne dîne pas », assène-t-il.
Quant à Fanta Ndiaye, à défaut de manger tardivement, il lui arrive fréquemment de sauter des repas, surtout lorsqu’elle a une réunion ou un rapport à rédiger. Excepté les week-ends, elle mange très rarement avec les membres de sa famille.
L’informaticienne Yacine Faye Lô évoque les mêmes difficultés sanitaires liées à la sédentarité. « J’ai fréquemment mal au dos », renseigne-t-elle, avant d’ajouter : « Avec la sédentarité, tu as tendance à grossir, à avoir des problèmes de tension ». En revanche, de l’avis de Mme Lô, le problème de la sédentarité ne se serait pas posé au bureau. Car, explique-t-elle : « Tu passes la journée à bouger, monter et descendre les escaliers, parler et interagir avec les gens. Or, à la maison, tu as tendance à rester sur place.
Par Fatou SY


