Elle sourit. Elle cuisine. Elle s’occupe de ses enfants, de son mari, de sa mère malade, de ses collègues. Elle répond “ça va” quand on lui demande comment elle va. Et la nuit, seule, elle pleure sans savoir pourquoi — ou plutôt, elle sait très bien pourquoi, mais elle n’a personne à qui le dire.
Cette femme, nous la connaissons toutes. Parfois, c’est nous.
La santé mentale des femmes est l’un des sujets les plus urgents et les plus silencieux de notre époque. Urgents, parce que la souffrance est réelle, profonde et répandue. Silencieux, parce que la société — la nôtre en particulier — n’a pas encore créé les espaces nécessaires pour l’entendre.
Une souffrance portée seule
La femme africaine a été construite, dans l’imaginaire collectif, comme un pilier. Forte par nature. Résiliente par essence. Capable d’encaisser sans fléchir.
Cette image est à la fois un hommage et un piège.
Un hommage, parce qu’elle reconnaît une réalité : les femmes portent effectivement des charges immenses — économiques, familiales, émotionnelles, sociales. Elles le font souvent avec une dignité remarquable.
Un piège, parce que cette image laisse entendre qu’une femme qui souffre, qui craque, qui demande de l’aide, trahit quelque chose. Qu’elle est faible. Qu’elle faillit à ce qu’on attend d’elle.
Alors elle se tait. Elle avale. Elle continue. Jusqu’à ce que le corps dise ce que la bouche n’a pas pu dire — par la maladie, par l’épuisement, par la dépression qui s’installe sans prévenir.
Les maux qu’on ne nomme pas
Il y a des souffrances particulièrement lourdes à porter pour une femme, et particulièrement difficiles à nommer dans nos contextes.
La trahison — d’un époux, d’une amie proche, d’une sœur, d’une famille. Cette blessure-là ne se voit pas sur le corps, mais elle désorganise tout intérieurement. La confiance brisée laisse des cicatrices profondes qui affectent la façon dont une femme se perçoit, dont elle perçoit les autres, dont elle avance dans la vie.
Le deuil non fait — la mort d’un proche qu’on n’a pas eu le droit de pleurer vraiment, parce qu’il fallait être forte pour les autres. Ou la perte d’un enfant avant sa naissance, une fausse couche dont on ne parle pas, dont on minimise la douleur alors qu’elle est immense.
La rupture des liens familiaux — quand c’est la famille elle-même qui blesse, qui complote, qui exclut. Cette douleur est particulièrement complexe parce qu’elle va à l’encontre de ce qu’on nous a appris : la famille protège. Quand elle devient source de danger, la femme se retrouve sans repère.
La dépression silencieuse — cette fatigue profonde, ce vide, cette perte de sens qui s’installe progressivement et que personne ne voit parce que la femme continue de fonctionner en surface. Elle va travailler. Elle prépare les repas. Elle prie. Mais elle n’est plus là vraiment.
Ce que notre culture dit — et ce qu’elle tait
Nos sociétés ont des ressources extraordinaires pour accompagner la souffrance. La solidarité communautaire, la prière, les liens intergénérationnels, la sagesse des anciens — tout cela a une valeur réelle et profonde.
Mais ces ressources ont leurs limites.
Elles fonctionnent bien pour les douleurs visibles, socialement reconnues. Elles fonctionnent moins bien pour les souffrances intimes, complexes, celles qui mettent en cause la famille ou l’entourage proche. Dans ces cas-là, la communauté peut elle-même devenir un espace de jugement plutôt que de soutien.
Et puis il y a la honte. La peur de ce qu’on va dire. La crainte d’être perçue comme folle, comme faible, comme mauvaise musulmane ou mauvaise chrétienne qui ne remet pas sa douleur à Dieu. Ces peurs sont réelles. Elles empêchent des femmes de chercher de l’aide.
Écouter, c’est déjà soigner
La première chose dont une femme qui souffre a besoin, ce n’est pas un diagnostic. Ce n’est pas un médicament. Ce n’est pas un conseil.
C’est d’être entendue.
Véritablement entendue — sans jugement, sans minimisation, sans “courage, ça va aller”, sans “pense aux autres qui souffrent plus que toi.” Entendue dans sa douleur telle qu’elle est, dans sa complexité, dans sa légitimité.
Cet acte simple — écouter — est thérapeutique. Il dit à la femme : ta souffrance existe. Elle est réelle. Tu as le droit de la ressentir. Tu n’es pas seule.
C’est de cette conviction qu’est née JASIRI et sa Clinique d’Écoute.
Ce que JASIRI porte
JASIRI est née d’un parcours de vie. Pas d’un bureau, pas d’un manuel. D’une femme qui a connu la trahison, le deuil, la rupture, les complots — et qui a compris, en traversant tout cela, que la force ne vient pas de l’absence de blessure. Elle vient de la capacité à regarder sa blessure en face, à la nommer, et à choisir malgré tout de continuer à servir.
La Clinique d’Écoute de JASIRI est un espace dédié aux femmes qui portent en silence. Un espace où l’on peut déposer ce qu’on ne peut dire nulle part ailleurs. Où des écoutantes formées accueillent sans juger, accompagnent sans imposer, orientent sans décider à la place.
Parce que nous croyons que chaque femme mérite un espace où elle compte. Où sa voix compte. Où sa douleur compte.
Un appel
À toutes les femmes qui lisent ces lignes et se reconnaissent — sachez que demander de l’aide n’est pas une faiblesse. C’est un acte de courage. Jasiri, en swahili, signifie courageux.
À la société, aux familles, aux communautés — apprenons à créer des espaces où les femmes peuvent parler sans avoir peur. L’écoute est un acte politique. Elle dit : tu comptes.
À ceux qui décident — politiques, institutions, bailleurs — la santé mentale des femmes n’est pas un sujet secondaire. Elle est au cœur du développement humain. Une femme en paix avec elle-même construit une famille, une communauté, une nation en paix.
Il est temps de l’entendre.
Rokhaya Bâ est fondatrice de JASIRI et de sa Clinique d’Écoute, organisation sénégalaise dédiée à l’accompagnement et à l’autonomisation des femmes.
JASIRI — Écouter pour transformer.


