L’Afrique francophone est partagée entre des pays avec des lois permissives à la pratique de l’avortement sécurisé et d’autres dont l’arsenal juridique est quasi inexistant ou avec un cadre réglementaire rigide. Sauf qu’il est noté que même si les textes juridiques sont favorables, des défis peuvent subsister et ralentir ou freiner l’application des dispositions votées.
CONAKRY – Des acteurs de plusieurs pays ont partagé, le mercredi 22 octobre 2025, dans le cadre du dialogue régional « Dasaf » 2025, qui se tient du 21 au 23 octobre à Conakry, en République de Guinée, leurs expériences sur les lois relatives aux Droits en santé sexuels et reproductifs (Dssr) en Afrique francophone. C’était lors de la plénière intitulée « Des lois justes pour des vies dignes : plaidoyer pour l’avortement sécurisé en Afrique de l’Ouest ». A l’occasion, le Dr Mady Dera, coordonnateur de projet à l’Association pour le bien-être familial au Burkina Faso, a relaté un cas pratique : celui d’une fille de 15 ans tombée enceinte des suites d’un inceste. En principe, rien ne s’oppose à ce que cette fille puisse avorter si elle le désire, étant entendu que la pratique est autorisée dans son pays en cas de viol et d’inceste. Mais précise le Dr Dera, la loi peut être permissive, mais son application peut poser problème. « Nous pensons qu’une bonne coordination entre l’ensemble des intervenants (acteurs juridiques, de la santé et communautaires– permet une application effective de la loi », souligne-t-il. Il se réjouit ainsi que de cette collaboration qui a « permis de sauver cette jeune fille, actuellement en sécurité, qui a même repris l’école peu de temps après avoir dû abandonner ses études à cause de cette grossesse ».
Toutefois, il fait remarquer que les protocoles édictés par l’Oms ont été respectés. Il estime également que, dans le cas d’espèce, « le consentement de la victime est essentiel », de même que celui de ses parents, pour pratiquer une interruption sécurisée et à condition de se conformer à la procédure en vigueur au niveau des services publics.
Prise en charge humaine
Autant d’éléments qui le poussent à déclarer que « la loi seule ne suffit pas ». « Il faut une excellente collaboration de tous les acteurs » et une prise en charge humaine et rapide dans le respect du cadre légal. D’ailleurs, il n’hésite pas à parler d’un « courage collectif » qui a abouti à la prise en charge de cette fille. En premier lieu, il cite celui du juge qui a accepté de rendre une décision favorable. « Car ce n’est pas toujours évident », insiste-t-il. En effet, ce dernier peut estimer qu’il n’y a pas de détresse vitale, auquel cas « le juge peut ne pas donner l’autorisation d’interrompre une grossesse sans justification claire ».
Le coordonnateur de projet à l’Association pour le bien-être familial au Burkina Faso ajoute l’attitude positive des agents de santé qui ont accepté d’agir rapidement, de la clinique juridique « qui a rapidement référé la victime » ainsi que de tous les partenaires impliqués dans ce dossier.
L’équation de la compréhension et la dissémination des lois
Tout comme le Burkina Faso, le Bénin dispose aussi d’un arsenal juridique favorable à l’avortement sécurisé. Toutefois, estime Santa Merveille Senani Ayihounton, chargé de programme à Ipas Afrique Francophone au Bénin, « des défis subsistent ». L’un des premiers est relatif, selon elle, à la compréhension du texte. En effet, « la loi introduit de nouveaux acteurs, tels que les assistants sociaux, censés soutenir les professionnels de santé et assurer la référence vers une structure sanitaire ». Ce qui nécessite, mentionne-t-elle, « une collaboration multisectorielle ». Et d’argumenter : « Les professionnels de santé doivent interagir avec les services sociaux, et parfois, selon les cas, faire appel au juge. Nous avons observé des difficultés de compréhension entre ces différents niveaux – judiciaire, sanitaire et communautaire – qui n’arrivaient pas toujours à partager une lecture commune des textes », fait-elle savoir.
La préoccupation est la même à Madagascar où la panéliste Nialofana Ny Aina Randrianasolo de l’organisation International youth alliance for family planning (Iyafp) évoque des difficultés liées à la dissémination et à la compréhension de la loi qui a été promulguée.
Au Niger, même si l’avortement est autorisé si la vie de la mère est menacée, un plaidoyer est en train d’être mené pour que la pratique soit légalisée en cas de viol et d’inceste. Dans ce cadre, renseigne Abdoul-Razak Aboubacar Dan-Ladi, secrétaire exécutif de la Coalition des acteurs pour le repositionnement de la planification familiale au Niger (Car/Pf Niger), « une feuille de route est élaborée ». Il plaide aussi pour un dialogue et une co-construction en s’appuyant sur « les argumentaires juridiques et religieux pour montrer la réalité ».
Des pays avec des législations encore rigides
Contrairement à des pays comme le Bénin, le Burkina Faso, l’arsenal juridique est quasi inexistant dans d’autres. C’est le cas au Cameroun et en République de Congo qui n’ont pas encore de lois sur la santé reproductive. « La loi n’autorise aucune disposition pour l’avortement », renseigne d’emblée Audry Eyombi, conseiller administratif et juridique au ministère de la Santé. Selon lui, son pays dispose de « l’une des législations les plus rigides » dans ce domaine. A son avis, les raisons sont surtout d’ordre culturel et religieux. « C’est un pays à forte tradition chrétienne. Les gouvernants ont du mal à passer certaines initiatives », explique-t-il.
Toutefois, M. Eyombi précise qu’un texte est en gestation. Cette proposition de loi portée par un député « est sur la table du Sénat actuellement », informe-t-il, mentionnant que si celle loi passe, le défi sera l’information et la formation du personnel de santé, des agents de la police et d’autres acteurs.
De notre Envoyée spéciale en Guinée, Maïmouna GUEYE


