La mairie de Grand Dakar a procédé, le 28 février, à une opération d’Augias dans sa commune. Elle a fait déguerpir les mécaniciens du mythique garage qui avait ses quartiers à côté du service des Impôts et domaines de Bourguiba. Les victimes dénoncent l’acte et parlent d’une injustice
En cette matinée du samedi 28 février, les anciens occupants du plus célèbre garage de la commune de Grand Dakar sont assis à l’ombre d’un arbre, non loin du site où une génération de mécaniciens a vécu en côtoyant le service des Impôts de Bourguiba logé dans la commune de Grand Dakar. Depuis une quarantaine d’années, cette emprise a été le point de convergence de tous les véhicules qui avaient des problèmes mécaniques. Mais, aujourd’hui, la mairie vient de signer la « mort » dudit garage où certains jeunes mécaniciens ont passé leur enfance en compagnie de leurs paters avant de prendre le relais. Il y a de cela un peu plus de deux semaines, un soir, tard dans la nuit, les policiers et agents de la mairie sont venus embarquer tous les véhicules en panne qui y étaient stationnés ainsi que d’autres matériels. À vrai dire, l’endroit était dans un désordre indescriptible. L’huile des voitures, l’odeur de l’essence et la saleté composaient le décor de ce lieu insalubre. Le garage accueillait une quarantaine de mécaniciens et fait partie des plus grands de la capitale.
Visages hagards, quelques mécaniciens discutent de la situation qu’ils trouvent anormale. C’est l’ordre du jour. Ils sont peinés. Sur les lieux, on ne voit presque aucun véhicule ; tout a été enlevé par les agents de la mairie. Quelques jeunes « bujumen » (fouineurs) cherchent de petits matériels à revendre. La quarantaine, Cheikh Guèye fait partie des patrons du garage enlevé. Avec le visage ferme des jours sans sommeil, il soutient que cet atelier mécanique existe depuis près d’un demi-siècle. « Le propriétaire est décédé et ses enfants ont hérité du terrain. Ils nous l’ont loué. On s’acquitte de 450 000 FCfa chaque mois. À mes débuts, on payait 250 000 FCfa. Pour vous dire que nous avons duré dans cet endroit », informe le quadra qui a commencé à y travailler en 2001. Il confie que l’équipe de la municipalité les avait avertis, il y a de cela deux ans, à la suite de l’occupation de certaines gargotes et cantines à côté du garage.
Habitant à Malika, Cheikh révèle que lui et ses collègues n’ont jamais pensé qu’ils allaient être déguerpis de cette manière. Pour lui, le site n’appartient pas à la mairie, mais à un privé auquel ils versent mensuellement la location. « Pourquoi la mairie ne nous a-t-elle jamais exigé des taxes ou autres ? Pourquoi la municipalité cautionne que l’on verse mensuellement la location à notre bailleur ? », questionne-t-il, déplorant malgré tout leur dernière sommation sans délai.
Un refuge pour malfaiteurs
Le mécanicien informe qu’après leur déguerpissement ils (près de 15 patrons du garage) sont partis rencontrer le préfet qui n’a pas donné gain de cause à leur demande. « Ce garage existe depuis 1982, d’autres même disent un peu plus. Nous ne connaissons que cet endroit », lance-t-il avec désespoir.
Assis près de Cheikh, Pape Babacar Gaye, un peu plus âgé que son collègue, ne cesse de grommeler. Il insiste sur le fait qu’il a fait 35 ans dans ce garage et il se retrouve ainsi dans la rue sans un autre espace pour poursuivre son travail. « Le bailleur est décédé et c’est aux héritiers que l’on remettait la location. On peut vraiment considérer cet acte de la mairie de Grand Dakar comme la raison du plus fort. C’est triste de voir ces apprentis qui n’ont que ce boulot pour nourrir leurs familles et satisfaire leurs besoins obligés d’errer. Nous avons commis un huissier qui a fait le constat », renseigne-t-il. Notre interlocuteur d’ajouter qu’ils sont restés plus de deux semaines sans travailler. M. Gaye appelle alors les autorités à réagir face à leur situation. « Nous ne sommes ni des bandits ni des voleurs. Les gens qui travaillent ici sont d’honnêtes citoyens qui gagnent leur pain à la sueur de leur travail », lâche-t-il, dépité. Mohamed Seck, un autre mécanicien dans la même situation de galère et d’angoisse, informe qu’il est né et a trouvé son père en activité dans ce garage. Il rappelle que du temps de Macky Sall, on les avait déguerpis avant qu’ils ne reviennent en montrant les papiers en bonne et due forme du bailleur. Cheikh Guèye quant à lui confie qu’il y a travaillé pendant 20 longues années. Son compère Demba Thiam révèle que c’est dans ce garage qu’Abdoulaye Wade réparait son véhicule. « Beaucoup d’autorités sénégalaises réparent ici leurs véhicules. C’est un endroit très célèbre. Nous ne nous laisserons pas faire. Face à l’injustice, il faut résister », dit-il. Samba Niass, la vingtaine révolue, raconte qu’il s’est réveillé en constatant que tout a été détruit et les véhicules mis en fourrière. Pour ce jeune qui fait partie des mécaniciens les plus sollicités du garage, tout pouvait se régler, surtout que l’endroit sert à dépanner les véhicules depuis plus de 40 ans…
Selon les agents de la mairie, le garage était devenu dangereux, car étant un refuge pour les malfaiteurs. Un lieu indescriptible qui obstruait aussi le passage des gens. Ce faisant, la municipalité cherche à transformer l’aire libérée pour des projets attrayants.
Samba DIAMANKA


