Après une carrière chez Nestlé et plusieurs années d’expatriation en France, Diamilatou Sow est rentrée au Sénégal avec une conviction : le pays peut produire ce qu’il consomme. À travers le Comptoir commercial Retour à la maison (Ccrm), elle développe une filière locale de tournesol pour réduire la dépendance du Sénégal aux importations d’huile alimentaire.
« Quand j’en parlais, les gens riaient. » Diamilatou Sow n’a pas oublié ces sourires en coin qui accueillaient son projet à ses débuts. Depuis, les graines de tournesol ont pris racine dans les terres sénégalaises et les sceptiques se sont faits plus discrets. Rien, au premier regard, ne semble troubler la sérénité de cette jeune entrepreneure. Pourtant, derrière son calme apparent se cache une détermination peu commune. Son histoire commence loin des champs de tournesol. Après l’obtention de son baccalauréat à Dakar, elle intègre Hec Dakar en 2013 pour y suivre une licence en administration des affaires.
Major de sa promotion, elle est rapidement repérée par Nestlé Sénégal. D’abord stagiaire, puis recrutée, elle devient responsable commerciale à la tête d’une équipe de quatorze personnes. Elle poursuit ensuite son parcours au département marketing en tant qu’Event manager, travaillant sur des marques emblématiques telles que Gloria, Nido ou Cérélac. « J’étais déjà dans l’agroalimentaire depuis longtemps », confie-t-elle avec le recul. La jeune femme aurait pu poursuivre une carrière toute tracée. Mais en 2017, des raisons personnelles la conduisent à s’installer en France. Le pari du retour Loin du Sénégal, Diamilatou Sow ne reste pas inactive. Elle reprend ses études et obtient un master en management et stratégie d’entreprise. Parallèlement, elle occupe des postes à responsabilité dans le marketing puis dans le secteur de la construction. Pourtant, malgré cette trajectoire prometteuse, l’idée du retour ne la quitte jamais. « Mon objectif a toujours été de revenir. C’est d’ailleurs ce qui a inspiré le nom « Retour à la Maison » », explique-t-elle.
Cette volonté de retour devient progressivement un projet entrepreneurial. Avant même de rentrer définitivement au pays, elle réfléchit à une activité capable d’allier utilité économique et impact social. Elle observe les habitudes de consommation des Sénégalais, étudie plusieurs filières agroalimentaires et finit par s’intéresser au tournesol. Le choix peut surprendre. Pourtant, il lui apparaît rapidement comme une évidence. Le tournesol produit une huile au goût neutre, adaptée aux habitudes culinaires locales. Il présente également des qualités nutritionnelles reconnues et peut être cultivé sous le climat sénégalais. « Le tournesol a besoin de beaucoup de soleil. Et du soleil, le Sénégal n’en manque pas. Je me suis dit : pourquoi pas ? ».
Derrière cette question simple se cache un enjeu majeur. Chaque année, le Sénégal importe près de 240.000 tonnes d’huiles alimentaires. Une dépendance qui pèse sur la balance commerciale du pays et expose le marché aux fluctuations internationales. « C’est là que j’ai voulu apporter ma contribution », résume-t-elle. En février 2024, elle lance le Comptoir commercial Retour à la Maison (Ccrm). Dans un premier temps, l’entreprise commercialise une huile importée sous la marque « Huile Jamila », un clin d’œil à son prénom. Mais très vite, cette première étape lui paraît insuffisante. Elle veut produire localement. Mieux encore : construire une filière entièrement sénégalaise, « de la fourche à la fourchette ».
Construire une filière à partir de rien.
C’est à ce moment-là que l’aventure prend une dimension bien plus complexe. Il faut convaincre des producteurs de tenter une culture encore peu connue. Trouver des semences adaptées. Faire venir un agronome. Former des équipes. Structurer une chaîne de valeur quasiment inexistante. « Je ne m’attendais pas à autant de difficultés », reconnaît-elle. De la France, où elle réside encore, elle pilote les opérations à distance. Une situation qui complique davantage la tâche. Gestion des équipes, suivi des cultures, recherche de fournisseurs, acquisition des équipements : chaque étape devient un défi. « Très compliqué », souffle-t-elle. À ces contraintes s’ajoute celle du financement. « C’est un projet qui a nécessité d’importants investissements dès le départ », souligne la native de Wakhinane-Diacksao, dans la banlieue dakaroise. Il a fallu acquérir les équipements, mettre en place une unité de transformation et installer une usine d’extraction capable de traiter deux tonnes de graines par jour pour une production d’environ 500 litres d’huile.
Il a aussi fallu faire face aux doutes. Aux regards sceptiques. Aux remarques de ceux qui voyaient dans son projet une idée irréaliste. « Il fallait simplement continuer à avancer », dit-elle. Une fierté sénégalaise Aujourd’hui, les résultats sont là. L’usine fonctionne et emploie huit personnes de manière permanente. À cela s’ajoutent des prestataires et une main-d’œuvre temporaire, essentiellement féminine, mobilisée lors des campagnes de battage.
Pour Diamilatou Sow, cette dimension sociale est essentielle. Au-delà des chiffres, ce qui la rend particulièrement fière est d’avoir démontré que la production d’huile de tournesol est possible au Sénégal. « Savoir que le Sénégal peut produire sa propre huile de tournesol est une immense fierté. Beaucoup y avaient pensé, mais peu avaient osé aller jusqu’au bout », se félicite-t-elle. Cependant, son enthousiasme reste mesuré. Elle sait que tout reste à consolider : la production agricole, l’approvisionnement, les débouchés commerciaux et la structuration de la filière. Mais elle mesure aussi le chemin parcouru. « Ne rien lâcher ». Comment définir Diamilatou Sow ? Ceux qui la côtoient parlent souvent de douceur, de calme et de discrétion. Elle ne conteste pas ces qualificatifs. Mais elle leur ajoute volontiers une autre qualité : l’audace. « Pour mener ce projet, il en a fallu énormément », reconnaît-elle. Elle se décrit comme une personne solidaire et honnête, mais admet également un trait de caractère plus difficile à maîtriser : l’impulsivité. « C’est probablement mon principal défaut », confesse-t-elle avec franchise. Pour canaliser cette énergie, elle s’impose une discipline rigoureuse à travers la gymnastique et la musculation. « Sinon, je n’aurais pas tenu. »
C’est sans doute ce mélange de détermination, de sincérité et de vulnérabilité assumée qui rend son parcours si inspirant. Diamilatou Sow incarne une génération de Sénégalais de la diaspora qui refuse désormais de choisir entre les compétences acquises à l’étranger et l’attachement au pays natal. Aujourd’hui encore salariée en France, elle prépare progressivement son retour définitif au Sénégal pour se consacrer entièrement à son entreprise.
« Je pense que ce n’est plus qu’une question de temps », glisse-t-elle. À ceux qui rêvent d’entreprendre, elle adresse un message simple, forgé par l’expérience : « Il faut de la résilience, beaucoup d’abnégation et de patience. Au début, tout le monde va essayer de vous décourager. Mais il ne faut surtout pas abandonner ». Puis, elle conclut avec une phrase qui résume à elle seule son parcours : « Si vous abandonnez au premier obstacle, vous passerez votre vie à recommencer. Le plus important, c’est de ne rien lâcher. »
Pathé NIANG


