Vous coiffez des femmes depuis plusieurs années. Qu’est-ce que leurs cheveux racontent de leur histoire, de leur rapport à elles-mêmes et de la manière dont la société les regarde ?
Les cheveux racontent énormément de choses. Au Sénégal, dans la grande majorité des cas, ils traduisent une souffrance, mais aussi une profonde méconnaissance de leur véritable nature. Pendant longtemps, on nous a appris à coiffer et à entretenir un cheveu défrisé, rendu lisse par des traitements chimiques, comme si c’était la norme. Pourtant, le cheveu crépu a ses propres besoins et demande des connaissances spécifiques. Malheureusement, les salons européens ont longtemps ignoré ces particularités et, par mimétisme, beaucoup de salons africains ont reproduit les mêmes pratiques sans chercher à comprendre ni à valoriser le cheveu naturel. Le cheveu crépu est encore souvent perçu comme une matière difficile à maîtriser, qu’il faudrait discipliner à tout prix. Cette vision pousse de nombreuses femmes à recourir au défrisage de manière répétée, sans toujours savoir que ces traitements fragilisent progressivement la fibre capillaire et compromettent la santé du cheveu. Il y a aujourd’hui un véritable travail d’éducation à mener pour réconcilier les femmes avec leurs cheveux naturels.
Dans votre pratique, avez-vous déjà vu des femmes renoncer à une coupe courte parce qu’elles craignaient le jugement de leur famille, de leur conjoint ou de leur entourage ?
Oui, des centaines de fois. C’est une situation que je rencontre très régulièrement. Il arrive qu’une cliente ait les pointes extrêmement abîmées et qu’il soit indispensable de les couper pour sauver ses cheveux. Malgré cela, beaucoup refusent, parce qu’elles savent que leur entourage valorise avant tout la longueur. Elles demandent qu’on fasse « avec », même si cela signifie conserver un cheveu fragilisé. Lorsque j’insiste, certaines acceptent finalement la coupe, mais il arrive qu’elles ne reviennent plus ensuite. Cela montre à quel point la longueur des cheveux reste associée à la féminité. Il existe une véritable obsession du cheveu lisse et long, celui qui tombe dans le dos. Tout ce qui s’éloigne de cet idéal est perçu comme une perte. Beaucoup préfèrent garder un cheveu malade plutôt que d’avoir un cheveu plus court, en bonne santé, ou d’assumer un cheveu naturel qui rétrécit au contact de l’eau ou de l’humidité. À mon sens, cette perception est en partie héritée de la période postcoloniale et de la diffusion des standards de beauté européens. Heureusement, les mentalités évoluent. De plus en plus de professionnelles se spécialisent dans le cheveu naturel et transmettent des connaissances qui permettent aux femmes noires de mieux comprendre leur texture capillaire et de s’affranchir progressivement de cette pression sociale.
Une femme qui se rase la tête est souvent davantage questionnée qu’un homme qui fait le même choix. Pourquoi les cheveux demeurent-ils un attribut aussi chargé de symboles pour les femmes, et comment faire évoluer ce regard ?
Les cheveux ont toujours porté une forte charge symbolique, partout dans le monde. Dans plusieurs pays, une femme qui se rase la tête est associée au deuil. En Inde, le même geste possède une dimension profondément spirituelle puisque certaines femmes bouddhistes offrent leurs cheveux dans le cadre d’une démarche religieuse. Cette symbolique dépasse donc largement le continent africain. Aujourd’hui, dans les sociétés modernes, les cheveux courts traduisent souvent un choix de vie plus pratique et plus libre. Ils permettent de gagner du temps, de réduire les contraintes quotidiennes et d’affirmer un style personnel. Dans les années 1970, porter les cheveux courts pouvait être un acte militant. Dans les années 1980, des artistes comme Grace Jones ont incarné une esthétique audacieuse que peu de femmes noires osaient alors adopter. Les femmes qui choisissent aujourd’hui de se couper les cheveux ne cherchent généralement pas à revendiquer quoi que ce soit. Elles souhaitent simplement s’affranchir du diktat des tresses, des tissages ou des « locks », retrouver de la simplicité et vivre leur féminité autrement. C’est une démarche qui mérite d’être encouragée, parce qu’elle permet aussi de réduire le temps et l’argent consacrés à la coiffure, sans rien enlever à la beauté ni à la féminité de celles qui font ce choix.
Propos recueillis par Amadou KÉBÉ

