En plein cœur de Dakar se trouve le marché de Sandaga. Ce marché, comme beaucoup d’autres dans la capitale, est caractérisé par un nombre important de marchands ambulants et aussi de véhicules qui trouvent une place de parking sur les trottoirs. Les piétons, quant à eux, se retrouvent sur la voie bitumée, à quelques centimètres, des fois, de la circulation.
Sur l’avenue Blaise Diagne, à hauteur des locaux provisoires de la mairie de Plateau, les tentacules de Sandaga rejoignent petit à petit celles de Petersen, à quelques centaines de mètres sur ladite avenue. Sur ce qui devait être les trottoirs, des voitures, des garages de motos « thiak thiak », mais aussi des étals. Sur ces étals, diverses marchandises sont exposées au soleil, à la curiosité et au besoin des passants. Les cahiers, les livres, les stylos et sacs à dos laissent leur place à des chaussures au fur et à mesure que la circulation avance vers l’avenue Jean Jaurès. Sur cette route que les automobilistes partagent avec les piétons, les klaxons sonnent comme dans un concert mal organisé, sans partition.
Il est 12 h 26, la température flirte avec les 37 degrés. En s’engageant sur Jean Jaurès, un marchand de chaussures prénommé Mor, Ude (NDLR, cordonnier) a-t-il ajouté, s’est installé sur le bord de la route entre deux voitures stationnées. Il fait face aux passants qui marchent de biais sur la route et se collent amoureusement aux voitures stationnées quand celles qui circulent klaxonnent aux portes de leurs oreilles. Mor se dit obligé d’occuper les trottoirs. « Les marchands ambulants ne peuvent pas ne pas exercer. Beaucoup commencent par là. C’est une partie importante de l’économie du pays. Moi, si je me trouve un local, d’autres viendront quand même à leur tour occuper ces trottoirs », pense Mor. Pour lui toujours, « le mieux serait de trouver une solution qui va permettre aux piétons et voitures de passer sans accroc, mais aussi à nous de vendre sans craindre qu’on vienne nous confisquer nos marchandises ». Mor est là, selon lui, pour travailler, il ne demande qu’à se faire quelques billets. Comme ce vendeur d’accessoires pour téléphone qui est positionné un peu en arrière, lui aussi formule une demande pareille. « On n’a aucune requête pour les autorités, si ce n’est la possibilité de travailler en ces temps difficiles », demande-t-il à voix basse.
« Les gens ici mangent dans la rue, ils dorment dans la rue, ils vendent dans la rue »
À trois cents mètres environ de là, Gassama, vendeur de vêtements, peut-être entre 45 et 50 ans, fait partie des marchands ambulants. Il est, ce lundi, sur l’avenue Lamine Gueye, en face du marché originel en reconstruction. « On doit se comprendre, ce n’est facile pour personne. C’est vrai qu’on obstrue le passage et qu’on est devant des magasins, mais ce n’est pas ce que nous souhaitons. Déjà que les rayons du soleil fragilisent nos marchandises », plaide-t-il. « Il faut cultiver la tolérance », pour Gassama.
Tolérance que cette dame, gérante d’une boutique de tissus, entend mettre en avant. Son commerce se trouve sur la même avenue que l’étal de Gassama, à une dizaine de mètres en descendant vers l’immeuble Saprolait. « Malgré que ce ne soit pas facile de cohabiter avec les ambulants dans cette situation, il faut faire avec. Un jour, ils auront mieux et partiront », pense-t-elle, entourée de tissus de toutes sortes et de toutes couleurs. Ce monsieur, visiblement âgé, ne semble pas d’accord avec la tolérance. Il tient un grand magasin de tissus persans à l’angle où se croisent l’avenue Peytavin et celle Émile Badiane. La présence des ambulants devant son local le met en rogne. « Je ne veux même pas en parler, sinon je vais m’énerver. Je pourrais parler de cette situation durant des années », s’exclame le vieux. Ce qui retrace encore plus clairement les rides sur ce visage que la chaleur n’épargne pas. « Ça fait cinquante ans que je suis là, rien n’est fait. Les gens ici mangent dans la rue, ils dorment dans la rue, ils vendent dans la rue. Ils y font tout ! ». Il poursuit sans rougir, mais bien remonté à vue. « Et c’est une capitale ! Autant d’anarchie dans une capitale. C’est aberrant ! Je n’ai même pas les mots ». Il ne conçoit que négativement « l’anarchie » qui a trouvé refuge aux portes de sa boutique. Il n’est pas le seul. Cette dame ne le conçoit pas non plus. « C’est sur les portes de nos magasins qu’ils accrochent leurs marchandises. Quand des clients tentent d’entrer, ils les retiennent à la porte à leur proposer leurs articles ». Un moment de silence, les deux mains tendues vers la porte et en suspension, elle semble demander : « regardez par vous-mêmes ».
Et les piétons dans l’histoire ?
Elle reprend sans donner l’impression de s’être lassée. « Nous payons les impôts, l’électricité et la location, malgré tout cela, on ne peut pas mener à bien notre commerce. Parce qu’il faut le dire, ce n’est pas normal. Les autorités passent une fois tous les trois mois, saisissent leurs marchandises, mais ça ne dure jamais. Le jour même, certains reviennent. Avec ça, où irons-nous ? ».
De temps en temps, des embouteillages humains se forment sur ce qui reste des trottoirs. Certains passants s’arrêtent pour marchander quelques articles, ce qui force d’autres à se décaler sur la route. Ils continuent leur chemin sur le bitume. Entre les voitures qui stationnent sur les trottoirs, celles qui attendent sur la chaussée des clients, les marchands et la circulation, les piétons sont obligés de se frayer des chemins en serpent. « De façon particulière, c’est au piéton de faire attention ici », dit un jeune homme qui, de peu, a évité une moto, alors qu’il marchait sur la chaussée. « Où vais-je marcher ? Sur les étals, sur les voitures, ou je peux faire comme dans « Subway Surfers » aussi. Je suis très fort pour surfer entre ce bazar en plein air », ironise le jeune homme. Samba s’appelle-t-il. « Ça ne va jamais changer », jette-t-il avant de se fondre dans la foule massive. Pour Martin, touriste étranger, ça fait partie du charme de Dakar. « Il faut quand même faire preuve de patience et d’attention, surtout qu’il fait très chaud », dit le touriste.
Sur l’avenue El Hadj Abdou Karim Bourgi, les « pousse-pousse » s’ajoutent à un décor similaire à celui de Lamine Gueye, bien que moins bondé de monde. Les mendiants aussi. Une dame est assise contre un poteau, l’air fatigué. Les rayons du soleil font voir les fils fluorescents issus de l’abdomen d’une araignée. Celle-ci en avait tissé qui partent de la tête de la dame jusqu’à un de ses bras qu’elle avait posé sur ce sol pavé. Il est 13 h moins cinq minutes, les 40 degrés ont été atteints. Cette jeune dame en talons rouges et jupe marron, Nafi, élargit les responsabilités dans une telle situation. « Les responsables de ce désordre ne tiendraient pas dans une cuillerée de Gargantua. Même les boutiquiers, du moins certains d’entre eux, mettent leurs marchandises sur le passage. Les marchands et les automobilistes, j’en parle pas. Il y en a qui se garent pour prendre des clients, d’autres stationnent vraiment sur la chaussée », se plaint la jeune dame d’environ 30 ans. « Tout ça dans une capitale qui va accueillir les Jeux olympiques de la jeunesse dans un peu plus de trente jours. Quand des mesures sont prises, elles ne tiennent que le temps de quelques jours », selon Nafi. Elle apporte tout de même une clarification. « Le secteur informel, malgré ce désordre, fait vivre le pays. C’est le secteur qui tient notre économie sous perfusion. C’est sûrement ce qui rend la tâche un peu plus difficile pour les politiques ».
Boubacar DIOP


