Le phénomène a depuis longtemps franchi les limites de Dakar. Sur la Petite-Côte, il épouse désormais les itinéraires des voyageurs et les flux incessants des gares routières. Ce samedi 13 juin 2026, à Mbour, plus précisément au carrefour de Saly, Souleymane et Moustapha avancent d’un pas tranquille vers une station-service. Chacun tient un téléphone portable comme d’autres porteraient un simple carnet. Le contraste saisit.
Leurs silhouettes racontent pourtant une autre histoire. Les vêtements usés par le soleil, les chaussures en plastique, les regards habitués à solliciter l’attention des passants trahissent leur appartenance à l’univers des talibés. À la question de savoir s’ils disposent de Wave, les deux garçons se referment aussitôt. L’un, plus élancé, touche sa poche, esquisse un sourire furtif avant d’accélérer le pas. Il a bien un QR code. L’autre garde les lèvres serrées. « Il y a des gens qui se moquent d’eux en parlant de modernisation de la mendicité. C’est pour cela que certains talibés ici réagissent ainsi », glisse un voyageur fraîchement descendu d’un véhicule en provenance de Dakar.
À la gare routière de Mbour, précisément à l’aire de départ des véhicules desservant Nguéniène, Nguékhokh et Joal-Fadiouth, Ousseynou se faufile entre les passagers déjà installés. Dans sa main gauche, un bol en plastique aux bords usés. Son regard balaie les rangées de sièges à la recherche d’un regard bienveillant.
Arrivé à hauteur d’un client assis près d’une fenêtre d’un véhicule, le jeune talibé tend légèrement sa sébile en récitant, pendant presque cinq minutes, des versets coraniques d’une petite voix mélodieuse. « Tu as Wave ? », lance un jeune homme d’une vingtaine d’années donnant l’impression de voir déjà le QR code. À peine la question formulée que l’enfant glisse la main dans sa poche et en extrait un QR code plastifié. Dans le mini car, quelques voyageurs échangent des regards amusés. Deux jeunes filles dans le véhicule sortent leur téléphone pour mieux observer la scène. Les commentaires fusent. « Même les talibés sont connectés maintenant ! », sourit l’une d’elle. Le vieux assis devant secoue la tête, partagé entre étonnement et amusement. Au milieu de ces réactions, le talibé demeure impassible. Son visage ne trahit ni gêne ni surprise. Cette question fait désormais partie de son quotidien.
A. NDIAYE


