Pour le sociologue Mor Faye, les réseaux sociaux amplifient l’exposition de la précarité sans en être la cause. Entre élan de solidarité, quête de visibilité et risques de manipulation, il appelle à un usage plus critique du numérique.
Sur les réseaux sociaux aussi, la figure du talibé est devenue un contenu numérique. Des vidéos montrant des enfants pieds nus, dormant dans des daaras précaires ou réclamant de quoi manger circulent régulièrement sur TikTok, Facebook ou Instagram. Des numéros de transfert apparaissent parfois à l’écran. Des appels à la solidarité circulent massivement dans les groupes. Ce phénomène soulève de nombreuses interrogations sur les usages du numérique et la circulation de l’émotion en ligne.
Pour le sociologue des médias Mor Faye, ce phénomène s’inscrit dans une dynamique ancienne, aujourd’hui amplifiée par les plateformes. « L’exposition de la précarité n’est pas nouvelle en soi. Ce qui change aujourd’hui, c’est son amplification par les réseaux sociaux », explique-t-il. Selon lui, ces espaces numériques ont transformé des pratiques existantes en contenus viraux circulant dans un espace public mondial, instantané et massivement connecté.
Le sociologue distingue deux formes d’exposition de la vulnérabilité. La première est l’exposition passive, lorsque les images de personnes en détresse sont diffusées par des tiers sans consentement explicite. « Il y a des enjeux sérieux de consentement et de respect du droit à l’image, surtout lorsqu’il s’agit d’enfants », souligne-t-il. La seconde est l’exposition active, lorsque les personnes concernées choisissent elles-mêmes de se montrer pour solliciter de l’aide, une configuration plus rare dans les situations de grande vulnérabilité infantile.
Cette mise en visibilité produit, selon lui, des effets ambivalents. D’un côté, elle peut favoriser une mobilisation solidaire réelle et rapide. « Il y a des cas où des appels sur Internet ont permis de mobiliser des fonds importants pour des soins médicaux ou des évacuations sanitaires », note le sociologue. Les plateformes deviennent alors des outils efficaces de mobilisation collective.
Mais cette dynamique s’accompagne aussi de logiques sociales plus complexes. Pour Mor Faye, la solidarité en ligne ne se réduit pas à l’altruisme. Il identifie plusieurs profils de donateurs : « Certains donnent par pure générosité, d’autres cherchent une visibilité sociale et d’autres encore combinent les deux logiques ». Cette économie de l’émotion, dit-il, comporte toutefois des risques importants. La viralité des contenus peut favoriser la manipulation, la récupération ou des appels à la solidarité non vérifiés. « On peut facilement être exposé à des contenus émotionnels qui ne sont pas toujours authentifiés », prévient-il, appelant à la vigilance des internautes face aux campagnes en ligne.
Pour le sociologue, les plateformes ne sont pas en elles-mêmes responsables de ces dérives. « Ce sont des outils techniques. Ils ne sont ni bons ni mauvais en soi. Tout dépend de l’usage qu’en font les acteurs », insiste-t-il. L’enjeu principal réside donc dans les pratiques des utilisateurs, leur capacité à vérifier l’information et à ne pas céder uniquement à l’émotion.
Dans un contexte où la vulnérabilité humaine devient un contenu largement partagé, Mor Faye invite à renforcer l’esprit critique face à la circulation rapide des images sur les réseaux sociaux et à mieux encadrer les usages de la solidarité numérique.
Par Adama NDIAYE

