L’apparition des QR codes entre les mains de certains enfants talibés illustre, selon la philosophe Khalia Haydara, la capacité d’adaptation d’un système d’exploitation qui prospère sur l’inaction publique.
Les images ont marqué les esprits. Des enfants talibés ne tendent plus seulement la main mais présentent aussi des QR codes permettant d’effectuer un transfert d’argent via téléphone mobile, un phénomène qui suscite autant de surprise que d’indignation.
Pour Khalia Haydara, enseignante-chercheuse en philosophie à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et présidente fondatrice de l’association Les Oliviers, qui œuvre pour la protection des droits des enfants vulnérables, cette innovation n’a pourtant rien d’anecdotique. Elle révèle la formidable capacité d’adaptation d’un système d’exploitation qui refuse de disparaître. « Le phénomène de la mendicité s’adapte et évolue avec la société », observe-t-elle. Pour le professeur, à mesure que les pièces de monnaie disparaissent des poches au profit des paiements électroniques, les réseaux qui vivent de la mendicité des enfants cherchent eux aussi à suivre cette mutation : « Le QR code n’est donc pas une rupture : il constitue le prolongement logique d’un modèle économique qui ajuste ses méthodes aux nouvelles habitudes des donateurs. Plus la société évolue, plus l’exploitation se transforme pour préserver sa rentabilité. » Cette évolution inquiète la philosophe. Car, selon elle, lorsqu’un phénomène social développe une telle capacité d’adaptation, son éradication devient plus complexe. Ce qui était autrefois une mendicité organisée autour de quelques pièces tendues dans la rue pourrait progressivement s’inscrire dans les nouveaux usages numériques. Les technologies, pensées pour simplifier les transactions et favoriser l’inclusion financière, risquent alors d’être détournées au profit d’un système qui prospère déjà sur la vulnérabilité des enfants.
Pour autant, Khalia Haydara refuse de faire du numérique le cœur du débat. Selon elle, concentrer l’attention sur les QR codes reviendrait à déplacer le regard vers la conséquence plutôt que vers la cause. « Le fait que les enfants mendient avec une carte Wave ou avec les mains nues importe peu », tranche-t-elle. Derrière chaque QR code présenté par un enfant se trouve d’abord un adulte qui organise, contrôle et bénéficie de cette mendicité. La technologie ne fait que modifier le mode de collecte ; elle ne change en rien la nature de l’exploitation.
L’universitaire invite ainsi à ne pas perdre de vue la réalité quotidienne des milliers d’enfants présents dans les rues sénégalaises. Beaucoup subissent des violences physiques, psychologiques ou sexuelles, aussi bien dans l’espace public que dans certains daaras. D’autres vivent loin de leurs familles, parfois après avoir franchi des frontières depuis des pays voisins. Tous demeurent prisonniers d’un système qui transforme leur vulnérabilité en source de revenus.
À ses yeux, l’apparition des paiements numériques confirme surtout l’absence de réponses publiques durables. Dix ans après les premières grandes annonces de retrait des enfants des rues, le bilan demeure largement insuffisant. La campagne engagée en 2016 n’a pas produit les effets attendus. Les opérations de retrait se sont succédé sans stratégie de long terme. Les centres d’accueil manquaient d’infrastructures adaptées, de personnels qualifiés et de moyens suffisants. Beaucoup d’enfants ont finalement retrouvé les mêmes rues ou les mêmes réseaux dont ils avaient été extraits quelques semaines auparavant.
10 ans après, le phénomène persiste
« Les lois et les mesures sont vides de sens lorsqu’elles ne sont pas appliquées », insiste-t-elle. Pour la présidente des Oliviers, le Sénégal ne souffre pas d’un vide juridique mais d’un déficit d’exécution. « Les textes existent ; c’est leur application qui fait défaut. La protection des enfants ne peut reposer sur des opérations ponctuelles ou des déclarations politiques. Elle exige une volonté constante, des moyens financiers, des équipes spécialisées et une autorité capable d’imposer le respect de la loi, y compris face aux résistances sociales ou religieuses », constate-t-elle. Son plaidoyer dessine les contours d’une stratégie globale. Elle appelle à un contrôle rigoureux de l’ensemble des daaras, à l’identification systématique de chaque enfant, à la fermeture des établissements qui portent atteinte à leur dignité, ainsi qu’à l’organisation du retour des mineurs auprès de leurs familles, y compris lorsqu’ils sont originaires d’autres pays de la sous-région. Elle préconise également la création de daaras de proximité fonctionnant en externat, permettant aux enfants d’apprendre le Coran tout en continuant de vivre dans leur environnement familial. « Lorsqu’il s’agit de la dignité humaine et de l’intérêt supérieur de l’enfant, la négociation n’est pas permise », affirme-t-elle. Pour elle, aucune considération culturelle, religieuse ou économique ne peut justifier qu’un enfant soit envoyé mendier pour satisfaire les intérêts d’un adulte.
Par Adama NDIAYE


