La sébile demeure. Vestige obstiné d’une pratique séculaire, il circule encore entre les mains juvéniles des talibés. Mais à son voisinage surgissent désormais les emblèmes de la modernité numérique : QR codes, identifiants de mobile money et autres interfaces de paiement dématérialisé. Dans les artères de plusieurs cités sénégalaises, la quête quotidienne de l’aumône épouse les contours de la révolution technologique, révélant l’étonnante plasticité d’un phénomène que ni le temps ni les mutations sociales ne semblent altérer. Derrière cette hybridation inattendue entre indigence et innovation se dessine la pérennité d’une vulnérabilité infantile enracinée dans le paysage social. Cette métamorphose des modalités de la mendicité, loin d’en atténuer la gravité, ravive avec acuité les interrogations relatives à la protection des enfants livrés aux rigueurs de la rue et aux responsabilités collectives qu’impose leur sort.
Le feu passe au rouge dans un soupir de moteurs retenus. Sur l’axe qui longe Colobane, à quelques encablures de la station du Bus rapid transit (Brt) de la Place de la Nation, une file de véhicules s’immobilise. Soudain, une silhouette enfantine se détache du tumulte urbain. Elle fend la chaussée avec cette agilité fébrile des gamins que la rue a initiés très tôt à l’art d’esquiver les pare-chocs, bien avant celui de tracer les lettres de leur propre nom. Un tee-shirt gris, depuis longtemps vaincu par la poussière, adhère à son corps frêle. Son pantalon trop large flotte autour de jambes efflanquées, marquées par les stigmates d’anciennes écorchures. À chacun de ses pas, un bol en plastique fendillé vient battre doucement contre sa cuisse. Pourtant, ce n’est plus le bol qui retient le regard. Dans son autre main, l’enfant brandit une feuille plastifiée sur laquelle trône un QR code. Le garçon s’approche d’un imposant véhicule rouge tout neuf. Arrivé à hauteur de la vitre, il incline légèrement la tête et laisse échapper, d’une voix absorbée par le vacarme de la circulation. « Sarax ngir Yàlla soo amul wéecet, am naa Wave (Ndlr : De l’aumône s’il vous plaît. J’ai Wave, au cas où vous n’avez pas de la monnaie) », dit-il.
L’interpellation suspend un instant le cours ordinaire des choses. Elle déroute autant qu’elle fascine. À l’intérieur du véhicule, la conductrice, au teint clair et dissimulée derrière une paire de lunettes, marque un bref temps d’hésitation avant de reprendre contenance. Son regard s’attarde sur le visage de l’enfant. Puis sa main plonge dans son sac. Un billet de cinq cents francs change de propriétaire à travers l’étroite ouverture de la vitre. Un sourire fugitif traverse alors les traits du garçon. Une éclaircie brève. L’espace d’un battement de cœur seulement. Car déjà le feu passe au vert. Les moteurs rugissent de nouveau. Le flot mécanique reprend ses droits et emporte avec lui cette parenthèse de compassion ordinaire.
L’enfant dit s’appeler Moussa. Il affirme avoir onze ans. Ou peut-être un peu moins. Ou un peu plus. Lui-même ne semble pas en être tout à fait certain. Ses lèvres, blanchies par la déshydratation, portent les stigmates de longues heures exposées au vent et à la poussière. Ses pieds nus, recouverts d’une pellicule ocre, paraissent trop frêles pour affronter la morsure de l’asphalte chauffé à blanc. Pourtant, il marche avec l’assurance résignée de ceux que l’adversité a précocement familiarisés avec l’inconfort. Lorsqu’on l’interroge sur ce QR code qu’il transporte comme d’autres porteraient un cahier d’écolier, sa réponse tombe : « Les espèces se raréfient dans les poches des passants. Dès lors, lorsqu’ils souhaitent accomplir un geste de charité, certains recourent désormais au paiement par scan. »
Adossé à son modeste commerce de café, Tidiane Sidibé a observé la scène dans ses moindres détails. Pour lui, la phrase, prononcée sans affectation aucune, possède la force silencieuse des vérités qui accusent une époque. Elle dit, en quelques mots, la rencontre paradoxale entre l’extrême précarité et l’hypermodernité. Il exhale ensuite un long soupir, effleurant machinalement son bonnet du bout des doigts avant de marteler, d’une voix où percent à la fois la lassitude et la conviction : « Quoi qu’il en soit, leur destin ne saurait s’écrire dans l’errance des rues. Il doit se construire sur les bancs de l’école. » Le nombre d’enfants talibés au Sénégal demeure difficile à établir avec précision, faute d’une étude nationale permettant un recensement exhaustif. Toutefois, selon une enquête réalisée en 2018 par l’Ong Global Solidarity Initiative, leur effectif serait estimé à près de 200.000 dans la seule région de Dakar. Parmi eux, au moins un quart seraient contraints de pratiquer la mendicité, dans un système souvent dénoncé comme relevant de la mendicité forcée.
Adama NDIAYE

