El Hadji Amadou Dème de Sokone est réputé pour avoir profondément marqué la pensée islamique en Afrique de l’Ouest par sa plume. Ceci à travers un ouvrage qui traverse les époques : Diyahou nayiraïni.
À Sokone (commune du département de Foundiougne), le nom d’El Hadji Amadou Dème est prononcé avec respect. Les anciens évoquent un érudit d’une rare humilité, un maître qui partageait son temps entre l’enseignement du Saint Coran, les travaux agricoles et la rédaction de manuscrits.
Dans cette cité du Delta du Saloum, chacun possède une anecdote sur celui qui consacra plus de vingt ans à rédiger le monumental Diyahou Nayiraïni, une exégèse coranique en vingt volumes qui fait aujourd’hui figure de référence. Les plus âgés racontent qu’El Hadji Amadou Dème écrivait souvent jusqu’au milieu de la nuit, à la lumière d’une lampe-tempête.
Après les cours dispensés à ses talibés et les travaux des champs, il se retirait dans le silence pour poursuivre la rédaction de son commentaire du Coran. Cette discipline impressionne encore les chercheurs. Entre 1938 et 1959, il produit une œuvre monumentale qui ne se limite pas à expliquer les versets coraniques.
Le Diyahou Nayiraïni traite également de jurisprudence musulmane, de théologie, de grammaire arabe, d’histoire, de morale et de questions de société. L’ensemble témoigne d’une parfaite maîtrise des grandes sources classiques de la pensée islamique.
Un livre d’une grande densité intellectuelle, considéré par de nombreux spécialistes comme l’une des plus importantes œuvres savantes rédigées par un érudit sénégalais au XXᵉ siècle. Pour Seydina Ousmane Dia, un des dépositaires de la mémoire du grand érudit de Sokone, Diyahou Nayiraïni dépasse largement le cadre national.
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« El Hadji Amadou Dème a rédigé une vingtaine d’ouvrages, mais celui qui l’a véritablement fait connaître au-delà de son cercle d’érudits est Diyahou Nayiraïni. C’est son ultime œuvre et, sans doute, celle qui a révélé au grand public toute l’étendue de sa profondeur intellectuelle », renseigne ce fils de Bocar Dia, demi-frère d’El Hadji Amadou Dème.
En effet, à la différence d’une exégèse classique, El Hadji Amadou Dème confronte les interprétations des grands savants musulmans, avant de proposer sa propre lecture, toujours étayée par les textes fondateurs. L’ouvrage cite abondamment le Coran, les hadiths, les commentaires anciens et les références des écoles juridiques. Cette méthode fait du Diyahou Nayiraïni un outil de recherche autant qu’un ouvrage de vulgarisation, destiné aux étudiants en sciences islamiques.
Selon le patriarche Seydina Ousmane Dia, plusieurs générations d’apprenants continuent d’y puiser des enseignements, notamment sur la spiritualité, l’éthique, la justice sociale et le vivre-ensemble. Pour les héritiers d’El Hadji Amadou Dème, le Diyahou Nayiraïni n’est pas seulement un rendez-vous spirituel. Il constitue également un moment de transmission culturelle.
Les descendants du maître accueillent des visiteurs venus découvrir l’histoire de cette œuvre et de son auteur. « À travers ces échanges, Sokone rappelle que les foyers religieux sénégalais ont longtemps été aussi des centres de production intellectuelle où se rédigeaient des ouvrages majeurs en langue arabe », informe Seydina Ousmane Dia.
Le défi de la conservation
Pendant plusieurs décennies, les manuscrits originaux étaient jalousement conservés par la famille du savant. Face au temps, le défi majeur réside dans la conservation de l’ouvrage. Et grâce à un important travail d’édition, les milliers de pages sont imprimées et diffusées dans plusieurs bibliothèques, universités et instituts de recherche.
« Cet ouvrage possède une dimension internationale. C’est l’un des plus grands legs qu’il nous appartient de préserver. Aujourd’hui encore, il est étudié par des chercheurs et consulté par de nombreuses personnes en quête de savoir », raconte Seydina Ousmane Dia.
Au-delà de cet ouvrage, El Hadji Amadou Dème a laissé une méthode. À la postérité, il a légué une école fondée sur la rigueur scientifique, la maîtrise de la langue arabe, l’ouverture aux différentes écoles juridiques et la recherche permanente de la connaissance.
« C’est quelqu’un qui avait un sens élevé de la justice, un homme simple et très attaché au travail. Son riche héritage nous rappelle que les grandes figures religieuses sénégalaises furent aussi des intellectuels capables de produire une pensée originale, profondément enracinée dans les sources de l’islam, tout en répondant aux préoccupations de leur époque », insiste le patriarche Seydina Ousmane Dia.
Par Mamadou THIAM (Correspondant)

