Au Sénégal, rares sont les figures religieuses dont la parole a autant marqué la conscience collective. Pendant quatre décennies, El Hadji Abdoul Aziz Sy « Dabakh » a été cette voix de sagesse, de paix et de dialogue, capable de se faire entendre au-delà des frontières de la confrérie.
Devenu khalife général des Tidianes en 1957 après le décès presque simultané de ses frères aînés Seydi Ababacar Sy et El Hadji Mansour Sy , il s’est imposé comme une référence morale dans la vie religieuse, sociale et publique du pays. Fils d’El Hadj Malick Sy et de Sokhna Safiétou Niang, il devient le troisième khalife général des Tidianes, une charge qu’il exercera durant quarante ans, jusqu’à sa disparition le 14 septembre 1997.
Son surnom résume à lui seul son tempérament : « Dabakh », qui signifie « généreux » en wolof, évoque une qualité que ses disciples lui reconnaissaient aussi bien dans ses actes que dans sa parole. L’attachement de Dabakh à l’unité des familles religieuses sénégalaises s’enracinait aussi dans son histoire familiale.
Par sa mère, Sokhna Safiétou Niang, il était lié à la descendance de Mame Maharame Mbacké, l’arrière-grand-père de Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme. Cette proximité avec les grandes familles religieuses de Mbacké et de Touba contribuait à renforcer chez lui le sentiment d’une communauté de destin entre les différentes confréries du pays.
Dabakh dépassait ainsi les clivages confrériques pour placer l’entente entre Tivaouane et Touba au cœur de son discours. Pour lui, le dialogue et la fraternité entre les deux grandes cités religieuses constituaient une condition essentielle de la cohésion des musulmans sénégalais. Cette vision de l’unité, fondée sur le respect mutuel et la complémentarité plutôt que sur la rivalité, restera l’un des traits marquants de son magistère.
Car c’est bien la parole qui restera sa marque la plus durable. Sa sagesse et son rôle de médiateur dans les crises politiques et sociales ont marqué son époque, tout comme son engagement constant pour l’unité et la paix du pays. Chaque fois que le Sénégal vacillait, sa voix se faisait entendre pour ramener le calme.
Lors des événements politiques du 23 juin 2011 et de mars 2021, pourtant survenus après sa mort, ses prêches d’antan résonnaient encore sur presque toutes les chaînes de télévision et de radio, rappelant à l’ordre l’ensemble des composantes de la société. Une preuve que son magistère moral a survécu à son magistère spirituel.
Bien après sa disparition, en période de crise, on continue de se remémorer ses discours conciliants, capables de ramener les cœurs à Dieu et aux meilleurs sentiments.
Cette autorité, il ne l’a jamais limitée aux seules affaires religieuses. Profondément attaché aux valeurs républicaines, Dabakh intervenait chaque fois qu’il estimait que la cohésion sociale ou l’intérêt général pouvaient être menacés. Il invitait également les responsables religieux à tenir un discours de vérité et de responsabilité auprès de leurs disciples. À l’égard du pouvoir temporel, il n’hésitait pas à rappeler la nécessité d’une gouvernance fondée sur l’intégrité, la justice et le respect des populations.
Cette droiture, conjuguée à une immense érudition, il fut formé au Coran, au droit malikite, à la théologie asharite et au soufisme, en fit un régulateur social autant qu’un guide spirituel. Sa maîtrise du savoir islamique lui valut également d’être sollicité bien au-delà des frontières du Sénégal, notamment au Maroc, en Arabie saoudite et aux États-Unis.
Quarante années durant, Dabakh a incarné une conviction simple et profonde que la foi ne peut véritablement s’accomplir sans une exigence de probité et de responsabilité dans la vie publique.
Son héritage reste toujours vivant à Tivaouane, où sa mémoire est célébrée chaque année à l’occasion du Mawlid, rappelant les valeurs de paix, de sagesse et de fraternité qu’il n’a cessé de défendre.
Cheikh Gora DIOP, envoyé spécial à Tivaouane


