Face à la colonisation, El Hadji Malick Sy Maodo n’a pas choisi les armes. Il a opposé la force de la spiritualité et celle du savoir. Il a fait de son chapelet un instrument de résistance pacifique et de sa plume une arme contre l’ignorance, les dérives religieuses et l’injustice.
El Hadji Malick Sy avait une stratégie pour répondre à la domination coloniale : la spiritualité et le savoir au détriment des armes. Précisément le chapelet pour préserver l’espace de liberté et la plume pour libérer les consciences. « La Zawiya de Tivaouane est le lieu où chapelet et plume se rejoignent », explique d’emblée Serigne Mbaye Ba, membre de l’association « Sirâj Al-Hadra Al-Malkiyya de Tivaouane » et du comité scientifique du Gamou et chercheur à la bibliothèque de la Zawiya El Hadji Malick Sy de Tivaouane. À ses yeux, l’érudit de Tivaouane avait très tôt compris que l’affrontement direct avec le pouvoir colonial conduirait à l’échec. Il fallait résister autrement. Face aux colons, le chapelet représentait l’arme. Son « canon », disait-il lui-même aux autorités de Saint-Louis, n’était autre que son chapelet. Une méthode qui lui a permis d’ériger des zawiyas jusque dans les centres du pouvoir colonial, à Saint-Louis comme à Dakar. M. Ba évoque, en guise de rappelle, l’épisode de l’interdiction de la wazifa (liturgie quotidienne de la confrérie) à Kaolack. Lorsque Serigne Abdou Hamid Kane en était empêché, Maodo s’en remettait, dit-il, au Prophète (Psl). Quelques jours plus tard, l’administrateur colonial concerné a quitté ses fonctions. « Cet épisode symbolise la force de la prière dans le combat que menait le guide religieux », explique le chercheur.
Eveiller les consciences
Cependant, protéger l’espace ne suffisait pas. Encore fallait-il remplir cet espace par le savoir. Car, pour El Hadji Malick Sy, le véritable asservissement n’était pas seulement politique. « Il était aussi intellectuel. Une société privée de connaissance devient une société vulnérable. Une foi sans compréhension devient une foi fragile », rappelle-t-il. C’est contre cette ignorance que Maodo a mobilisé sa seconde arme : la plume. « La plume servait donc à éveiller les consciences. Les populations sénégalaises et africaines n’avaient, pour l’essentiel, rien compris du message de l’islam. Elles ne savaient, pour la plupart, ni lire ni écrire en arabe. Leur foi était médiocre », explique M. Ba. A travers une production abondante, le guide religieux entreprend d’enseigner toutes les disciplines de l’islam, de vulgariser les savoirs et de former des croyants capables de comprendre aussi leurs responsabilités.
Au fond, explique le chercheur, les deux combats sont inséparables. « Le chapelet sécurise l’espace pour que la plume puisse enseigner. Et la plume forme les hommes pour que le chapelet ait des disciples conscients. En les alliant, il a mené son combat par la plume contre l’ignorance tout en menant son combat par le chapelet contre la colonisation », dit-il, ajoutant que toute la pensée de Maodo tient dans cette articulation : résister sans détruire, instruire pour libérer. Cette même logique irrigue ses grands écrits.
Les messages de Khilâçu Zahab et de Ihfam
Dans la tradition tidiane et particulièrement dans l’œuvre de Maodo, Khilâçu Zahab occupe une place unique. Selon M. Ba, c’est la seule biographie du prophète Muhammad (Psl) qui n’ait jamais été écrite depuis l’apparition de cette matière au Sénégal. Le message central que Maodo voulait transmettre à travers ce texte est celui de la purification, de la défense et de la transmission de la vraie doctrine soufie tidiane. Autrement dit, c’était pour restaurer la pureté et l’orthodoxie du soufisme. « Cheikh El Hadji Malick Sy a écrit Ifhâm dans un contexte marqué par des pratiques socio-culturelles et religieuses dévoyées par des marabouts imposteurs au nom du soufisme qui utilisaient la religion à des fins bassement matérialistes », rappelle Serigne Mbaye Ba. Selon ce dernier, la réponse de Maodo est sans ambiguïté : le soufisme ne peut exister en dehors du Coran et de la Sunna. Il ne saurait être dissocié de la charia. L’ouvrage devient ainsi une défense argumentée de la Tijâniyya. Le guide religieux en expose les fondements, les règles et la chaîne initiatique, tout en répondant aux critiques adressées à la confrérie.
Mais son ambition dépasse la seule polémique doctrinale. Pour Serigne Mbaye Ba, Maodo cherche surtout à former « un citoyen consciencieux, soucieux de justice sociale », capable de vivre une spiritualité équilibrée, à l’abri des radicalismes. Cette volonté de réforme atteint son expression la plus directe dans Kifâya Ar-râghibîn. Dans cet ouvrage, indique le chercheur, Maodo y dresse un réquisitoire contre les dérives religieuses de son époque, à savoir la cupidité, l’instrumentalisation du sacré, le commerce de la religion, la superstition, la magie, la sorcellerie ou les innovations contraires à la tradition prophétique. Kifâya est présentée comme une œuvre de haute portée morale et sociale. Il a, dit-il, provoqué un bouleversement total en matière de justice sociale et le respect des droits humains.
Par Aliou DIOUF

