Face aux effets du changement climatique, les femmes rurales restent trop souvent éloignées des espaces de décision. Sokhna Dié Ka Dia, directrice du Hub de Dakar de Natural Justice, appelle à passer d’une participation de façade à un véritable pouvoir d’agir.
Pourquoi est-il aujourd’hui indispensable de renforcer la participation des femmes rurales et périurbaines dans les politiques et les instances de décision liées au climat et à l’environnement ?
Renforcer la participation des femmes rurales et périurbaines dans les politiques et les instances de décision environnementales et climatiques répond à des impératifs démocratiques, socio-économiques et écologiques majeurs, mis en lumière par notre étude de base. Il s’agit d’abord de corriger le paradoxe de la « participation de façade » et de la sous-représentation dans les postes stratégiques. Il faut également valoriser le rôle économique et écologique de premier plan joué par les femmes, déconstruire l’habitus patriarcal et les normes d’exclusion et, enfin, dépasser les modèles technocratiques d’assistance. Les approches traditionnelles réduisent souvent les femmes à de simples bénéficiaires de microcrédits ou de projets à faible valeur ajoutée, sans leur reconnaître un véritable statut juridique ou politique. Intégrer les femmes dans les instances de décision permet donc de passer d’une logique de vulnérabilité passive à une citoyenneté environnementale active, capable d’influencer l’élaboration des textes juridiques et des budgets sensibles au genre. Cette intégration effective est une condition sine qua non pour garantir la justice climatique, la sécurité alimentaire des communautés littorales et rurales, ainsi que la pertinence des politiques publiques territoriales.
Votre projet met en évidence un paradoxe entre la présence des femmes dans certaines instances et leur faible accès aux postes de décision. Quels sont, selon vous, les principaux obstacles qui expliquent cet écart entre représentation et pouvoir réel ?
Cet écart entre la simple représentation numérique et l’exercice d’un véritable pouvoir s’explique par une combinaison de barrières systémiques, socioculturelles et institutionnelles. Selon les résultats de notre étude de base, plusieurs obstacles majeurs entretiennent ce plafond de verre. Le premier est d’ordre socioculturel. L’habitus patriarcal et la domination symbolique restent très prégnants. L’accès à la terre et la gestion des ressources naturelles demeurent encadrés par des coutumes fortement patriarcales. Le rôle décisionnel est culturellement perçu comme une prérogative masculine, tandis que les femmes sont souvent reléguées aux rôles domestiques ou d’exécution. Pire encore, elles finissent parfois par intérioriser cette exclusion, en estimant, par exemple, que « la terre appartient naturellement aux hommes ». Cela paralyse leur propre pouvoir d’agir. Nous avons aussi ce que nous appelons la « pauvreté en temps », exacerbée par la crise climatique. Les femmes rurales et littorales subissent de plein fouet les effets du dérèglement climatique : raréfaction du poisson, tarissement des nappes, baisse des rendements agricoles. Ces difficultés augmentent le temps qu’elles doivent consacrer au travail de subsistance et aux tâches de soins. Cette « pauvreté en temps » les empêche de s’engager politiquement sur le long terme ou de participer aux longues réunions des instances de décision. À cela s’ajoutent la masculinisation des instances de gouvernance sectorielles, le déficit d’«alphabétisation » juridique, les barrières linguistiques, les asymétries de pouvoir entre les femmes elles-mêmes et la rétention de l’information. L’obstacle vient parfois de l’intérieur même des organisations féminines. Les femmes ne constituent pas un groupe homogène. On observe fréquemment une forme de « capture par les élites » : un petit groupe de femmes leaders, souvent plus âgées, instruites ou politiquement connectées, accapare l’information stratégique, les financements et les formations. Elles maintiennent ainsi la base dans une forme de dépendance afin de préserver leur position privilégiée auprès des partenaires et des élus locaux. En définitive, tant que l’on se contentera de quotas de présence sans accompagner les femmes par une véritable autonomisation juridique et un allègement de leur charge de travail, leur participation restera cosmétique et déconnectée du pouvoir réel.
La campagne que vous avez lancée s’appuie notamment sur l’autonomisation juridique, le leadership, la communication et le plaidoyer. Quels résultats concrets avez-vous déjà obtenus sur le terrain et comment comptez-vous les faire passer à l’échelle nationale ?
Les actions menées sur le terrain, dans le cadre du projet de recherche-action et de la campagne d’autonomisation juridique, ont permis de poser les bases d’une transformation structurelle du leadership des femmes. Des résultats concrets ont déjà été obtenus. Les sessions de renforcement de capacités et d’alphabétisation juridique, adaptées aux réalités locales, ont permis aux femmes de mieux comprendre les rouages des différents codes et les mécanismes institutionnels. L’étude de base a également permis de cartographier la déconnexion entre la présence numérique des femmes (Trf) et leur pouvoir réel (Tfps) dans les principales zones d’intervention. Nous disposons désormais de données concrètes, notamment sur les niveaux de Tfps à Bargny ou sur l’engagement des autorités en faveur de la parité. Elles constituent une base factuelle solide pour interpeller les décideurs. Nous avons également fait le choix d’utiliser systématiquement les langues locales, notamment le wolof, le sérère et le socé, ainsi que des métaphores ancrées dans le vécu des communautés. Cela permet de lever la barrière liée à la technicité du langage institutionnel. La création d’espaces de dialogue communautaires a, par ailleurs, favorisé la levée de certains tabous autour de la gouvernance foncière et environnementale. Pour passer maintenant à l’échelle nationale, nous pensons qu’il est important de déployer et de pérenniser des cliniques juridiques et les dispositifs d’autonomisation juridique, afin d’assurer une veille et un accompagnement de proximité sur l’ensemble du territoire. Il faudra également étendre l’ingénierie de formation en leadership transformationnel et en justice climatique à d’autres régions et écosystèmes, notamment les zones forestières et le bassin arachidier. Il faut aussi capitaliser sur la mobilisation de la base pour porter des propositions d’amendement des textes, afin d’y inscrire la parité effective et la protection des droits des femmes. Il y a enfin lieu de structurer une coalition réunissant les organisations de la société civile, les chercheurs et chercheuses, les réseaux de femmes, les parlementaires et les décideurs, pour porter le message de la campagne au plus haut niveau. Cette coalition a été lancée hier. Nous voulons également utiliser les indicateurs de suivi du pouvoir décisionnel (Trf/Tfps) comme des outils de redevabilité sur les plans national et local, afin d’inciter les instances à appliquer la parité effective, y compris dans les postes de décision.

