À dix jours de l’ouverture des premiers Jeux olympiques de la jeunesse organisés sur le sol africain, le président Bassirou Diomaye Faye nous a accordé un grand entretien. De son premier souvenir de sport – une nuit de 1992 devant un téléviseur en noir et blanc à Ndiaganiao, où l’enfant de douze ans découvrait Carl Lewis et Mike Powell – à la tribune du stade de Diamniadio où il déclarera les Jeux ouverts le 31 octobre, il raconte le chemin parcouru : un projet hérité qu’il assume comme un devoir d’État, une facture qu’il accepte de discuter, une stratégie en trois temps — une place, une industrie, une voix – et une conviction : que Dakar 2026 ne sera réussi que si, dans trente ans, une jeune Sénégalaise raconte que tout a commencé pour elle ce jour-là. Entre confidences personnelles, plaidoyer pour l’Afrique et appel aux jeunes, un entretien sans détour.
Entretien
Monsieur le Président, nous parlerons des Jeux, de l’Afrique et du Sénégal. Mais je voudrais commencer par une question que l’on ne pose pas à un chef d’État. Quel est votre premier souvenir de sport ?
Une nuit d’août 1992. J’ai douze ans, je suis à Ndiaganiao, et il y a dans le village une petite télévision en noir et blanc devant laquelle tous les enfants s’agglutinent, assis par terre, les plus petits devant. Ce sont les Jeux de Barcelone. Je ne sais rien de l’athlétisme, je ne connais le nom d’aucun champion. Et je vois deux hommes sauter dans le sable, l’un après l’autre, pendant ce qui m’a semblé durer une nuit entière. Le premier a sauté très loin dès le début, et il souriait. Le second revenait à chaque essai, un peu plus loin, un peu plus près de lui, et toute la cour retenait son souffle avec lui. Au dernier saut, il a manqué de très peu. L’enfant que j’étais avait pris parti pour le premier, celui qui souriait, sans savoir pourquoi. C’était Carl Lewis. L’autre s’appelait Mike Powell. J’ai appris leurs noms le lendemain, et j’ai appris bien plus tard que l’année précédente, à Tokyo, Powell avait pris à Lewis le record du monde. Mais cette nuit-là, je ne savais rien de tout cela. Je savais seulement que quelque chose de très grand se jouait très loin, et que j’en faisais partie.
Pourquoi Lewis, à votre avis, pour l’enfant que vous étiez ?
Je crois que les enfants vont vers ce qui ressemble à la facilité. Lewis donnait l’impression de ne pas forcer, et c’est l’image même du génie pour un enfant. Il m’a fallu devenir adulte pour regarder Powell. Un homme qui a battu l’invincible une seule fois, qui a perdu contre lui presque toutes les autres, et qui n’a jamais cessé de revenir. Aujourd’hui, je n’arrive plus à choisir. Lewis m’a donné l’envie, Powell m’a donné la méthode. Et je crois que c’est de ces deux choses qu’un pays a besoin, un rêve qui donne envie et une obstination qui ne se décourage pas.
Cette nuit-là, l’Olympisme était une image lointaine sur un écran de quelques centimètres. Le 31 octobre, il sera à vingt kilomètres de ce village.
C’est exactement ce qui me saisit. Quatre ans avant Barcelone, Amadou Dia Ba avait rapporté de Séoul la seule médaille olympique de notre histoire, et j’étais trop jeune pour m’en souvenir. Pendant près de quarante ans, nous avons regardé l’Olympisme comme un rendez-vous auquel on nous invitait. À partir du 31 octobre, c’est nous qui donnons le rendez-vous. Les enfants de Ndiaganiao, de Pikine ou de Matam n’auront pas besoin d’une télévision pour voir les anneaux. Il leur suffira d’un billet et d’un bus. Entre l’enfant que j’étais et eux, il y a vingt kilomètres sur la carte et cent trente ans dans l’histoire du sport.
Ces Jeux ont été attribués au Sénégal en 2018, reportés à cause de la pandémie, et vous en héritez. Un Président qui porte le projet d’un autre, cela ne vous gêne pas ?
Cela ne me gêne pas, cela me définit. Je n’ai pas été élu pour choisir parmi les engagements de la République ceux qui me plaisent. J’ai été élu pour servir la Nation, et servir la Nation, c’est d’abord garantir que l’État fonctionne, que les institutions tiennent, que la parole du Sénégal vaille la même chose quel que soit celui qui l’a donnée. Ces Jeux ont été attribués au Sénégal, pas à un homme. Entre 2018 et aujourd’hui, le monde a traversé une pandémie, le pays a changé de majorité, et le Sénégal est là, à la date dite, pour tenir sa promesse. Les Sénégalais peuvent en être fiers. Dans beaucoup de pays, un changement de pouvoir aurait emporté le projet. Ici, l’État a continué. Ce n’est pas seulement une bonne nouvelle pour les Jeux. C’est une bonne nouvelle pour tous ceux, chez nous et ailleurs, qui s’interrogent sur ce que vaut la signature du Sénégal. Elle vaut ce que vaut un État qui se tient.
Vous connaissez l’objection. Le pays traverse une période d’ajustement difficile, et il organise des Jeux.
Je la connais, et je la respecte, parce qu’elle part d’une exigence que je fais mienne, celle du bon usage de chaque franc public. Alors comptons ensemble. Une partie du financement de ces Jeux vient du Comité international olympique et des partenaires internationaux. L’autre partie a été engagé dans ce qui restera des Jeux. Une piscine olympique et un stade que les clubs de Dakar utilisent déjà. Des milliers de jeunes formés à l’organisation d’un événement mondial. Des entreprises sénégalaises qui ont décroché des marchés qu’elles n’auraient jamais imaginés. Et puis il y a ce qui n’entre dans aucun tableau. Je ne sais pas combien vaut, pour un enfant de Guédiawaye, le fait de voir à dix minutes de chez lui des jeunes de son âge venus de deux cents pays. Je sais seulement que l’espoir n’a pas de ligne budgétaire, et que c’est pourtant la ressource dont ce pays a le plus besoin.
Au-delà de la fête, qu’est-ce que le Sénégal veut obtenir de ces Jeux ? Quelle est votre stratégie ?
Trois choses, et je les ai en tête depuis le premier jour. La première, c’est une place. Avec le stade de Diamniadio, Dakar Arena, la piscine olympique et l’expérience de ces Jeux, Dakar devient la ville d’Afrique de l’Ouest capable d’accueillir n’importe quelle compétition mondiale. Les grands événements vont là où l’on a déjà prouvé qu’on savait faire, et nous allons le prouver. La deuxième, c’est une industrie. Le sport, chez nous, est resté une passion. Je veux qu’il devienne une économie, avec des académies, des clubs structurés, des métiers, des entreprises, des emplois pour des milliers de jeunes qui vivent déjà de leur talent sans que l’État l’ait jamais organisé. La troisième, c’est une voix. Ces premiers Jeux en Afrique s’ouvrent l’année où, pour la première fois, le Comité international olympique est présidé par une Africaine, une championne olympique du Zimbabwe. L’Afrique entre dans l’Olympisme par deux portes à la fois, et ce n’est pas un hasard. Je veux que le Sénégal soit, dans cette nouvelle ère, le pays que l’on appelle en premier. Une fête, cela dure quinze jours. Une place, une industrie et une voix, cela se garde.
Mardi, en Conseil des ministres, vous avez parlé de fluidité du trafic, de sécurité, de propreté. Un chef d’État qui s’occupe des embouteillages ?
Un chef d’État qui s’occupe de ce que les gens vont vivre. Le 31 octobre, personne ne jugera le Sénégal sur ses discours. On le jugera sur le temps qu’il faut pour aller de l’aéroport à Diamniadio, sur la propreté d’une rue de la Médina, sur le sourire d’un volontaire à l’entrée d’un stade. Les grandes nations se reconnaissent aux détails qu’elles ne négligent pas. J’ai demandé au Gouvernement un plan précis, le Premier ministre l’a arrêté, et je le suivrai jusqu’au dernier jour.
Les Jeux de la Jeunesse s’adressent aux quinze-dix-huit ans. Dans un pays où plus d’un habitant sur deux a moins de vingt ans, qu’est-ce que cela change ?
Cela change que, pour une fois, le monde vient regarder ce que nous avons de plus précieux et de plus nombreux. On parle souvent de notre jeunesse comme d’un problème. Je la regarde comme la réponse. La campagne Dundal JOJ a permis d’offrir deux cent mille billets aux écoles et aux associations, et je veux des tribunes pleines d’enfants en uniforme. Je veux qu’une fille de Kolda voie une fille de son âge gagner une médaille en escrime et qu’elle se dise, pourquoi pas moi. Nous avons installé le mois dernier le Conseil consultatif des jeunes, parce que l’on ne construit pas un pays pour sa jeunesse sans la faire asseoir à la table. Les Jeux, c’est la même idée, en plus grand et en plus joyeux. Nous ne préparons pas un spectacle pour notre jeunesse. Nous lui préparons une scène.
Attendez-vous des médailles sénégalaises ?
Oui, et je ne vais pas faire semblant du contraire. Je n’aime pas les discours de consolation, et nos athlètes ne les aiment pas davantage. Ils se préparent depuis des années pour ce rendez-vous, ils auront le public avec eux, ils connaissent le climat, le sable et le bruit. Tout cela s’appelle un avantage, et un avantage se convertit. Ce pays sait gagner quand il décide de gagner. Nous l’avons vu avec les Lions en 2022, et avant eux avec Amadou Dia Ba, parti seul à Séoul et revenu avec une médaille. Je dirai à nos jeunes ce qu’on m’a dit dans mon village avant chaque combat, on n’entre pas dans l’arène pour participer. Et je leur dirai de faire comme Lewis à Barcelone. Sauter loin dès le premier essai, et sourire.
Vous venez d’une région de lutte. Qu’est-ce que l’arène vous a appris que les livres ne vous ont pas appris ?
Trois choses, et je les ai vérifiées depuis dans ma vie. La première, c’est qu’on ne se présente jamais seul. Derrière le lutteur, il y a un village, des chants, un entraîneur, des anciens qui ont lutté avant lui. La deuxième, c’est que le lutteur dit qui il est avant de combattre. Le bàkk, c’est une déclaration d’identité. On ne va pas au combat en cachant d’où l’on vient. La troisième, c’est que le vaincu se relève, et que personne ne le quitte des yeux à ce moment-là. L’arène a toujours jugé un homme sur la manière dont il se relève autant que sur la manière dont il gagne. Je ne connais pas de meilleure école pour qui veut servir son pays.
Premiers Jeux olympiques sur le sol africain, en 2026. Fierté ou retard ?
Les deux, et je ne cache ni l’une ni l’autre. Il a fallu cent trente ans pour que la flamme traverse la Méditerranée. Depuis Abebe Bikila, pieds nus dans les rues de Rome, l’Afrique a donné au sport mondial quelques-uns de ses plus grands moments. Elle n’avait jamais été jugée digne d’en accueillir un. Le retard ne nous appartient pas. La manière de le rattraper nous appartient tout entière. Je veux que ces Jeux soient si bien tenus que la question, après Dakar, ne soit plus de savoir si l’Afrique peut accueillir les Jeux olympiques, mais quand. La flamme a mis cent trente ans à venir. Elle ne repartira pas en arrière.
Vous parlez de la place de l’Afrique. À New York, le mois dernier, vous avez plaidé pour un siège permanent au Conseil de sécurité. Quel rapport avec des Jeux ?
Le même combat, dans deux arènes différentes. Le Conseil de sécurité a été dessiné en 1945, quand la plupart de nos pays n’existaient pas encore comme États. Depuis, le monde se réunit pour parler de l’Afrique dans une pièce où l’Afrique n’a pas de chaise. Un milliard quatre cents millions d’habitants, l’essentiel de l’ordre du jour, et pas un siège permanent. Nous ne demandons pas une faveur. Nous demandons que l’on corrige une anomalie que personne ne défend plus à voix haute. L’Afrique parle d’une seule voix sur ce sujet depuis le consensus d’Ezulwini, deux sièges permanents avec les mêmes droits que les autres. Et je dis à nos partenaires une chose simple. Le monde ne sera pas plus sûr en laissant à la porte ceux dont on discute. Quel rapport avec les Jeux ? À chaque fois que l’Afrique organise, accueille et tient ses engagements, elle rend un peu plus absurde l’idée qu’on puisse décider sans elle.
L’Afrique ne passe-t-elle pas trop de temps à demander ?
Elle a surtout passé trop de temps à attendre. Et je vous l’accorde, tenir ses engagements ne suffit pas. C’est un préalable, pas une stratégie. C’est pourquoi je me déplace. À Washington, à Abu Dhabi, à New York, je ne suis pas allé demander. Je suis allé montrer. Montrer le vrai visage du Sénégal, qui n’est pas celui des dépêches. Un pays qui a du gaz et du pétrole, et du soleil pour l’après. Des ports à la croisée de deux continents. Une agriculture qui peut nourrir bien au-delà de ses frontières. Une démocratie où le pouvoir change de mains par les urnes, ce qui est devenu rare et vaut de l’or pour un investisseur. Et surtout une jeunesse formée, connectée, qui veut travailler ici. Je ne connais pas beaucoup de pays qui réunissent tout cela. Quand un investisseur le voit de ses yeux, il ne nous fait pas une faveur en venant. Il fait une bonne affaire. Les Jeux, pendant quinze jours, lui épargneront le voyage. Le Sénégal sera sous les yeux du monde, tel qu’il est.
Les délégations du monde entier vont découvrir le Sénégal. Qu’allez-vous leur montrer ?
Je ne vais rien leur montrer. Les Sénégalais vont le faire, et ils le feront mieux que moi. Un jeune athlète japonais ou brésilien qui arrive à Dakar découvrira d’abord qu’ici, on lui adresse la parole. Dans la rue, au stade, au marché. Il découvrira la teranga, qui n’est pas un argument touristique mais une manière de se tenir dans le monde. Senghor parlait du rendez-vous du donner et du recevoir. Je veux que ces quinze jours en soient un. Que ces jeunes repartent avec une médaille ou sans, mais avec un pays dans le cœur. Beaucoup reviendront. En touristes, en partenaires, en amis. Une nation se construit aussi avec ce que les autres disent d’elle en rentrant chez eux.
À dix jours de l’ouverture, les Sénégalais ne semblent pas encore vibrer. Comment allez-vous les mobiliser ?
En le leur demandant, simplement. Je sais que les préoccupations du quotidien sont lourdes, et que personne n’attend d’un père de famille qu’il pense aux Jeux avant la dépense du soir. Alors je ne demande qu’une chose à chaque Sénégalais. Emmenez un enfant voir une épreuve. Une seule. Les billets les moins chers coûtent mille francs, et des centaines de milliers sont offerts aux écoles. Un enfant qui a vu de ses yeux une finale olympique ne regarde plus sa propre vie de la même façon. J’en suis la preuve. Et moi, je n’avais qu’une télévision en noir et blanc.
Le sport enseigne que l’on se relève. Vous en savez quelque chose ?
Chaque Sénégalais en sait quelque chose. Ce pays se relève tous les matins, depuis toujours, et il ne s’en vante pas. Pour ma part, j’ai appris qu’on ne se relève jamais seul, et que ce qui vous a mis à terre ne décide pas de ce que vous devenez après. Mais je ne m’étends pas là-dessus. Un homme qui raconte ses chutes finit par leur donner plus de place qu’à ce qu’il construit. Je préfère parler de ce que nous allons bâtir.
Le 31 octobre au soir, vous serez dans la tribune pour déclarer les Jeux ouverts. Qu’est-ce que vous ressentirez ?
Je ferai ce que la fonction commande. Je me lèverai, je prononcerai la formule, et le stade fera le reste. Mais je sais qui regardera par mes yeux à cet instant. Un garçon de douze ans assis par terre devant une télévision en noir et blanc, qui ne comprend pas bien ce qui lui arrive et qui ne veut pas que ça s’arrête. Je lui dois beaucoup. C’est lui qui a continué à croire que le monde était grand et qu’on pouvait y entrer. Je ne lui parlerai pas. Mais il sera là, et cette fois il ne sera pas devant l’écran. Il sera dedans.
Avant de conclure, un mot pour les jeunes qui vous liront ?
Je leur dirai ce que personne ne m’a dit à douze ans, et que j’aurais aimé entendre. Le monde n’est pas aussi loin qu’il en a l’air. Il vient d’arriver à Diamniadio. Ne le regardez pas passer, entrez dedans. Dans une tribune, sur une piste, dans un stand de volontaire, dans une entreprise qui travaille pour les Jeux, peu importe la porte. Et quand vous y serez, ne demandez à personne la permission d’être grands. Ce pays a besoin que vous le soyez, et il a besoin que vous le soyez ici.
Dernière question. Dans trente ans, que voulez-vous que l’on dise de Dakar 2026 ?
Pas que ce furent de beaux Jeux. Toutes les villes disent cela. Je veux qu’on dise que c’est ici que cela a commencé. Qu’après Dakar, on n’a plus jamais regardé l’Afrique comme un continent qui reçoit des invitations, mais comme un continent qui donne des rendez-vous. Et je veux que, dans trente ans, une ministre, une championne ou une cheffe d’entreprise de ce pays raconte dans une interview qu’elle avait dix ans en 2026, qu’on l’avait emmenée voir une épreuve à Diamniadio, et que c’est ce jour-là que tout a commencé pour elle. Ce sera notre médaille. La seule qui ne se range pas dans une vitrine.
Entretien réalisé par Lamine NIANG


