Au cœur du Centre de recherches zootechniques de Dahra, là où le ciel du Ferlo s’étire à l’infini et où les meuglements des bovins rythment les journées, une silhouette féminine se détache. Astou Mboup, 38 ans, est technicienne de l’élevage au Centre national d’amélioration génétique (Cnag) depuis douze ans. Seule femme à occuper ce poste au sein de la structure, elle n’a jamais vraiment songé à partir. Ici, loin de l’agitation de Dakar et du tumulte de Thiès, elle a trouvé un équilibre rare entre un métier exigeant, une vie de famille et un profond attachement à un lieu que beaucoup jugeraient isolé.
Née à Dakar en 1986 et élevée à Thiès, Astou a grandi loin des grands espaces. Dans les rues animées de la capitale du rail, rien ne la prédestinait particulièrement aux troupeaux et aux savanes. Après l’obtention de son baccalauréat au Nouveau Lycée de Thiès, elle réussit le concours d’entrée au Centre national de formation des techniciens de l’élevage et des industries animales de Saint-Louis. Les années de formation sont denses, techniques et parfois rudes. En 2009, diplôme en poche, elle sait déjà vers quel horizon se tourner.
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Un voyage d’études l’avait auparavant conduite au Cnag de Dahra. Le lieu lui avait immédiatement plu : l’immensité, le calme relatif et le contact direct avec les animaux. Elle y revient pour un premier stage, puis pour un second, non rémunéré. « Après un mois, j’ai trouvé les activités intéressantes. À l’époque, il n’y avait presque personne de technique en dehors du directeur et de son adjoint. Je me suis dit que j’allais revenir. Eux n’y croyaient pas vraiment. Ils disaient qu’aucune femme ne voudrait évoluer dans ce centre perdu au milieu de nulle part », se souvient-elle. Et pourtant, douze ans plus tard, Astou Mboup est toujours là.
Douze ans au service du bétail
Le directeur du Centre, le Dr Mame Balla Sow, a cru en elle dès le début. Après un contrat de deux ans, Astou intègre la fonction publique. Depuis, elle n’a plus quitté Dahra. Douze années à arpenter les enclos, à suivre les troupeaux, à observer, à consigner des données et à conseiller les éleveurs. Douze années à se faire une place dans un univers où les femmes restent rares. Astou est spécialisée dans l’insémination artificielle et la production de semences bovines. Malgré sa petite taille, elle sait manipuler aussi bien les imposants pensionnaires des enclos que les échantillons délicats qu’elle traite au laboratoire. Elle intervient à différentes étapes de la chaîne de production animale et de l’amélioration génétique de premier degré.
Dans les enclos comme sous la lumière blanche du laboratoire, elle évolue avec une aisance qui semble naturelle. Elle explique les différentes étapes de son travail avec une clarté qui donne l’impression que tout va de soi. Derrière chacun de ses gestes précis se cachent pourtant une expertise acquise au fil des années et une connaissance approfondie du cycle de reproduction, de la conservation des semences et des protocoles d’insémination.
Depuis plus d’une décennie, elle évolue dans un milieu rude et largement masculin, où le travail peut être particulièrement physique. Porter, tirer, contenir et observer de près des animaux imposants font partie de son quotidien. « J’ai pris l’habitude », dit-elle simplement.
Vivre et travailler en milieu rural
Avec le temps, elle a aussi appris à composer avec le danger. Car la manipulation des bovins n’est jamais sans risque. Il y a à peine un mois, un taureau mal maîtrisé l’a chargée. Un stagiaire a réussi à détourner sa trajectoire juste à temps. Astou raconte l’incident presque calmement, comme un épisode parmi d’autres dans la vie du Centre. Travailler au milieu du bétail, surtout des bovins, exige une vigilance permanente. Astou a appris à repérer les signes, à anticiper les mouvements et à rester concentrée. La prudence est devenue une seconde nature.
Mais au-delà de la maîtrise technique, ce qui la porte, ce sont aussi les regards et la confiance de ceux qui l’entourent : son mari, qui séjourne à l’étranger, ses collègues et les éleveurs. « Ils me vouent un grand respect et une grande admiration, mais ils me font aussi beaucoup confiance. Tout cela me procure une certaine fierté qui, jour après jour, se traduit par du courage et de l’abnégation », confie-t-elle avec émotion. Dans cet univers encore très masculin, sa présence est singulière. Cette singularité est devenue une force. Les éleveurs la connaissent, viennent à elle et lui confient leurs animaux. Au fil des années, des liens solides se sont tissés, nourris par une confiance réciproque qui dépasse le seul cadre professionnel.
Sa vie de famille s’organise autour de cette proximité. Astou habite avec son époux et leurs deux garçons dans un logement de fonction situé juste en face du Cnag. Le directeur et son adjoint sont ses voisins immédiats. « Ils me considèrent comme leur propre fille. Ils me soutiennent énormément », raconte-t-elle. Lorsqu’elle part sur le terrain et que son mari est à l’étranger, ils veillent sur les enfants. Les bouviers, les femmes de ménage et les autres membres du personnel apportent également leur contribution. « Tous, autant qu’ils sont, ont contribué à mon épanouissement dans mon travail. C’est l’occasion pour moi de leur dire un grand merci », déclare-t-elle avec beaucoup de reconnaissance.
Cette solidarité au quotidien rend possible un équilibre que beaucoup pourraient juger difficile à atteindre. Astou parvient ainsi à concilier ses responsabilités de mère avec les exigences de son métier. Souriante et d’un abord facile, elle enchaîne les tâches techniques au Centre avant de rentrer chez elle, juste en face, pour superviser les activités domestiques. Elle veille à ce que tout fonctionne, organise et vérifie. Pieuse, elle trouve aussi, pendant ses heures libres, le temps de se mettre aux fourneaux.
Excellente cuisinière, elle nous a régalés d’un savoureux Ceebu niébé, dont la générosité semblait faire oublier, le temps d’un repas, les contraintes de la conjoncture économique. Derrière la technicienne se révèle une femme attentive aux autres, soucieuse du bien-être de son entourage.
Derrière le sourire, la douleur du deuil
Mais derrière ce visage jovial et accueillant se cache une âme meurtrie. Il y a moins d’une semaine, Astou a perdu une amie, une sœur de cœur et une collègue qui travaillait à l’administration du Cnag. Binta s’en est allée, laissant un vide au secrétariat du Centre, mais surtout une absence douloureuse dans la vie d’Astou et de sa famille.
Les deux femmes partageaient bien plus qu’un lieu de travail. Elles se confiaient l’une à l’autre, riaient ensemble et se soutenaient dans les moments difficiles. Elles avaient pris l’habitude de filmer leurs instants de complicité, leurs « délires de copines », comme pour garder une trace de ces moments précieux.
Aujourd’hui, ces vidéos sont devenues de fragiles morceaux de mémoire : des images, des voix et des éclats de rire qui continuent de faire vivre celle qui n’est plus là. Chaque fois qu’Astou évoque son amie, ses yeux se remplissent de larmes et sa voix se brise sous le poids du chagrin. La blessure est encore vive. Le deuil, tout récent, se rappelle à elle à chaque détour du Centre.
Malgré cette épreuve, Astou préfère retenir les bons moments vécus au Cnag. Par passion pour son métier et pour la sérénité qu’elle a trouvée à Dahra, elle n’envisage pas de poursuivre sa carrière ailleurs. « Je me sens à l’aise et en sécurité ici. De plus, je suis entourée de ma famille. Que vouloir de plus ? », confie-t-elle. Dans ce havre de quiétude, au milieu des animaux et des personnes qui lui sont chères, Astou Mboup a trouvé sa place. Même blessée, même endeuillée, elle reste. Elle continue d’arpenter les enclos et d’accueillir les éleveurs avec le sourire. Dahra l’a adoptée et, en retour, elle a choisi de lui rester fidèle.
Par Assane FALL

