Certains lutteurs ont marqué l’arène par leurs exploits avant de se réinventer ou de se reconvertir après leur carrière sportive. La rubrique « Que sont-ils devenus ? » raconte leur vie d’après-carrière. Aujourd’hui, coup de projecteur sur Juan Francisco Espino Dieppa, ancien sociétaire de l’école de lutte Balla Gaye, invaincu dans l’arène, puis combattant de Mma à l’Ufc, devenu aujourd’hui promoteur immobilier en Espagne.
Originaire de Las Palmas, aux îles Canaries, Juan Francisco Espino Dieppa est né dans la lutte. Dès son enfance, il pratique la lutte canarienne avec son père. Curieux et passionné par les sports de combat, il se forme ensuite au jiu-jitsu brésilien, au grappling, au sambo, au kourach et au ssireum, la lutte traditionnelle coréenne. C’est en 2008, après avoir découvert des images de la lutte sénégalaise, que Juan tombe sous le charme de l’ambiance des arènes. Il décide de venir au Sénégal pour découvrir cette discipline. Son objectif était clair : apprendre la lutte avec frappe et se mesurer à nos champions. Son arrivée constitue une curiosité. Européen, blanc et imposant physiquement, il reçoit le surnom de « Lion Blanc ». Il devient progressivement l’un des rares étrangers à s’intégrer véritablement au milieu de la lutte sénégalaise. Il devient pensionnaire de l’école de lutte Balla Gaye. Juan commence alors à enchaîner les victoires.
Il bat des poids lourds : Khadim Ndiaye 2, Daoul Kharé, Pape Cargo, Keur Diène, Cobra, etc. Son parcours au Sénégal a duré plus de cinq ans, pour un palmarès de sept victoires sans défaite. Cette expérience lui permet de se confronter à une forme de lutte qu’il considère comme très exigeante. Mais Juan ne s’arrête pas à notre sport. Déjà champion dans plusieurs disciplines de grappling, il se tourne vers le Mma, où il connaît une ascension internationale. Il rejoint ensuite l’Ultimate fighting championship (Ufc) et remporte notamment la finale de « The Ultimate fighter 28 » chez les poids lourds en 2018. Le « Lion Blanc » rugit Son passage dans l’arène reste donc une histoire assez singulière : celle d’un Espagnol venu apprendre notre le sport, devenu lutteur, adopté par le public et capable de s’imposer face à plusieurs adversaires avant de poursuivre sa carrière dans le Mma. Pour lui, il n’y a pas de moyen direct pour devenir un combattant de l’Ufc. « Les combattants du Mma gagnent peu d’argent. Nous montrons l’image d’athlètes qui réussissent ; mais en réalité, lorsque vous arrivez à l’Ufc, vous pouvez gagner plus de 10.000 dollars (plus de 6 milliards de FCfa) pour un combat. Dans mon cas, c’était beaucoup plus avec les sponsors que je gagnais plus », disserte-t-il. Le champion espagnol précise que toutes les dépenses qu’un athlète effectue pour préparer son combat, ainsi que ses frais de voyage et autres, sont souvent couverts par lui-même. « J’ai perdu de l’argent lors de mes huit premiers combats, parce que l’investissement que j’avais fait était supérieur aux trophées que j’ai gagnés. Il est vrai qu’après, je gagnais beaucoup d’argent, mais ce n’était jamais mon objectif principal », affirme-t-il.
Lui qui était venu au Sénégal et qui y avait réalisé une belle carrière de lutte en reparle : « La même chose s’est produite au Sénégal où mon objectif n’a jamais été de gagner de l’argent, mais de montrer que je pouvais être un bon lutteur. Je pense avoir pu le faire au Sénégal et aux États-Unis ». En arts martiaux mixtes, il a pu réaliser un palmarès de 15 combats, 12 victoires, 2 défaites et 1 nul. Lorsqu’il porte aujourd’hui un regard rétrospectif sur sa carrière de lutteur et de combattant de Mma, ainsi que sur les combats et les moments qui l’ont le plus marqué, Juan ne cache pas sa fierté. Il dit contempler son parcours « avec énormément de fierté et de gratitude ». Une aventure sportive qui lui a permis de forger « une discipline de fer, un profond respect de l’adversaire et une grande résilience face aux obstacles ». Autant de valeurs qui, des années plus tard, continuent de guider l’homme qu’il est devenu, bien au-delà des enceintes de lutte et des cages de Mma.
Ses premiers titres de champion et les combats remportés face à des challengers de très haut niveau restent gravés à jamais dans sa mémoire, car ils représentaient l’aboutissement d’une préparation physique et mentale extrême. Revenant sur ces moments charnières, il fait un récit poignant : « Ma toute première transition vers le Mma a été un défi colossal. Il a fallu réinventer entièrement ma façon de combattre, adapter mes automatismes de lutteur et maîtriser de nouvelles dimensions, du combat au sol jusqu’au striking », avoue-t-il. Juan n’a pas été surnommé le « Lion Blanc » de la lutte sénégalaise par hasard. Son passage dans l’arène et, plus tard, dans l’univers du Mma, a forcément laissé une empreinte. Des années après, il continue de suivre avec intérêt l’évolution de ces deux disciplines. « L’évolution de la lutte traditionnelle et l’essor fulgurant du Mma sur le continent sont passionnants à observer.
Concernant le Sénégal, mon attachement va au-delà de la simple expérience sportive : c’est une terre pour laquelle j’ai un profond respect, une immense affection et une admiration sincère », confie-t-il. Des arènes à l’immobilier Un témoignage qui traduit la place particulière qu’occupe encore le Sénégal dans le parcours et le cœur de celui que l’arène avait baptisé le « Lion Blanc ». Pour lui, l’énergie des arènes, la ferveur populaire, ce mélange unique de mysticisme, de puissance pure et de résilience mentale font de la lutte sénégalaise une expérience grandiose et inégalée. « L’arrivée en force des lutteurs sénégalais sur la scène internationale du Mma confirme tout ce potentiel extraordinaire, et ce pont entre traditions ancestrales et exigences modernes réserve un avenir grandiose aux sports de combat », apprécie-t-il.
Aujourd’hui, on le dénomme désormais ancien combattant du Mma et ancien lutteur sénégalais. Puisqu’il informe avoir « effectivement tourné la page des combats professionnels » pour se lancer dans de « nouveaux défis ». Mieux, précise-t-il : « Aujourd’hui, je me suis reconverti dans l’immobilier en tant que promoteur. Je gère plusieurs programmes, j’achète des biens et j’ai investi dans ce secteur. Tout se passe vraiment très bien pour moi ! », ajoute-t-il. Il affirme ainsi « posséder 50 chalets » qu’il met en location, ainsi que son « premier hôtel et 100 villas, dont la construction est à moitié achevée, en bord de mer ». Et Parallèlement, il garde un pied dans le monde sportif puisqu’il est sélectionneur national de son pays. Après avoir consacré une grande partie de sa vie aux sports de combat, il affirme que « transiger vers l’immobilier est venu naturellement, porté par le désir de bâtir du concret et d’assurer un avenir solide et durable ». Pour lui, après tant d’années de compétition intensive, d’entraînements exigeants et d’usure physique, le corps réclame un autre rythme.
Pour Juan, le choix de l’immobilier n’a rien d’un hasard. « C’était une évidence », confie-t-il. Un univers qui, à ses yeux, repose sur des valeurs qu’il connaît bien : « la vision stratégique, la patience et le travail de longue haleine ». Des qualités qu’il dit avoir forgées au fil des années, aussi bien dans l’enceinte d’une arène que dans les cages du Mma. Aujourd’hui promoteur immobilier et sélectionneur national en lutte, Juan mène de front deux univers qui pourraient sembler difficiles à concilier. D’un côté, les programmes immobiliers. De l’autre, les responsabilités liées à la sélection nationale.
Comment réussit-il à jongler entre ces deux vies ? « Allier la promotion immobilière et le rôle de sélectionneur national demande une organisation rigoureuse, mais la passion reste le moteur principal », répond-il. Une manière, en somme, de prolonger dans sa nouvelle vie les mêmes principes qui l’ont accompagné dans sa carrière de sportif : discipline, patience et goût de l’effort. Il pense y trouver un équilibre. Car, affirme-t-il, la promotion immobilière exige un suivi méthodique des projets sur le long terme. Le rôle de sélectionneur, quant à lui, demande une immersion totale lors des rassemblements et des grandes échéances. Ce sont donc, pour lui, deux activités complémentaires : l’une nourrit son esprit d’entreprise, l’autre le garde viscéralement connecté au terrain.
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ

