Certains lutteurs ont marqué l’arène par leurs exploits avant de se réinventer ou de se reconvertir après leur carrière sportive. La rubrique « Que sont-ils devenus ? » raconte leur vie d’après-carrière. Aujourd’hui, coup de projecteur sur Khadim Sarr, ancien lutteur de l’écurie Falaye Baldé. Installé à Piacenza, depuis 2016, il travaille aujourd’hui à la Cooperativa San Martino, spécialisée notamment dans la logistique et les services aux entreprises.
Certains lutteurs quittent l’arène sur la pointe des pieds. D’autres laissent derrière eux un goût d’inachevé. Khadim Sarr appartient à cette deuxième catégorie.
Il est né à Thiaroye-sur-Mer, où il a passé une partie de son enfance, avant de grandir à Pikine. À Thiaroye, il découvre les « mbapatt », ces séances nocturnes de lutte traditionnelle qui constituaient alors un véritable vivier de champions.
« À Thiaroye, j’ai grandi à Oryx. C’est là que l’ancien lutteur Manga 2 organisait des mbapatt. J’étudiais à Pikine, mais je venais passer mes vacances à Thiaroye. J’assistais à ces ‘mbapatt’. J’y voyais combattre des champions de Pikine comme Mbacké Bâ, Balla Bèye 1, etc. Après mes vacances à Thiaroye, je revenais à Pikine où je retrouvais dans mon quartier ces champions qui venaient combattre à Thiaroye », raconte-t-il.
Le jeune Khadim n’était d’ailleurs pas totalement étranger à la lutte. Il découvrira plus tard qu’il avait des liens familiaux avec cet univers.
« J’ai débuté la lutte. Ce n’est qu’après qu’on m’a appris que j’avais des grands-parents lutteurs, comme Riche Niang, un ancien entraîneur de l’équipe nationale du Sénégal », révèle-t-il.
À cela s’ajoute une proximité géographique qui va définitivement orienter son destin. Son domicile familial se trouvait non loin de celui de Falaye Baldé. C’est donc naturellement qu’il se rapproche de cette grande écurie. En 1996, Khadim Sarr l’intègre.
Le talent qui n’a jamais explosé
Il y reste cinq années à apprendre, à participer aux « mbapatt » pour se forger une solide expérience. C’est seulement en 2001 qu’il effectue ses débuts dans la lutte avec frappe.
Son premier combat l’oppose à Balla Diouf de Fass, qu’il exécute. Le Pikinois poursuit son chemin et s’impose ensuite face à Formam 2.
Mais son véritable coup d’éclat intervient lorsqu’il croise la route de Sa Cadior 2. À cette période, Sa Cadior 2 jouissait d’une solide réputation. Technicien hors pair et puissant, il représentait un adversaire difficile à manœuvrer.
Khadim Sarr, lui, revenait d’une longue période d’absence après une blessure qui l’avait éloigné des arènes pendant une année. Plutôt que de revenir immédiatement sous les projecteurs, il choisit de travailler dans l’ombre.
« Après avoir soigné ma blessure, j’étais resté deux ans sans combattre. Je m’étais fait très rare. Personne ne savait où j’étais. Je m’entraînais et je me cachais », raconte-t-il.
Cette discrétion allait lui permettre de préparer l’une des plus belles performances de sa carrière. Face à Sa Cadior 2, il surprend tout le monde, en le terrassant.
« Il ignorait mes qualités. C’est pourquoi, après sa chute, il me disait que j’étais un grand talent pour avoir réussi à le dominer et que j’avais un avenir très prometteur », se souvient-il.
Khadim Sarr enchaîne quelques succès importants. Il domine notamment Brise-de-Mer le 19 juin 2011. Mais, quelques mois plus tard, il s’incline face à Ouza Sow de Fass, le 30 octobre 2011.
Cette défaite ne l’empêche pas de rebondir. Le 4 mai 2013, il prend le dessus sur Boy Ngaye. Puis vient le 1er mai 2014, date de l’un de ses combats les plus importants : son duel avec Modou Awa Tine.
Pendant 27 minutes, les deux athlètes se livrent une bataille intense. Khadim Sarr fait parler sa technique et sa résistance avant de s’imposer. La victoire vient confirmer celle obtenue précédemment contre Boy Ngaye.
« J’ai fait 21 ans de carrière sans réussir à étaler mon vrai potentiel dans la lutte avec frappe. Mon palmarès est de 13 combats pour 9 victoires et 4 défaites. Mes combats étaient espacés parce que je n’avais pas un vrai manager. Je luttais une fois par année. Je regrette beaucoup de ne pas avoir atteint un certain niveau vu mon talent », confie-t-il.
Cette frustration revient comme un leitmotiv dans son récit. Il n’a connu qu’une seule écurie : Falaye Baldé. Et il en parle avec beaucoup de respect.
Il y a côtoyé plusieurs générations de lutteurs et de grands noms. Parmi eux, des lutteurs venus des Parcelles assainies comme Zoss, Moussa Dioum, Yaram Guèye, Dolf ou Baboye n°2, mais aussi des enfants de Pikine tels qu’Eumeu Sène, Yaya Diamé, Mbaye Diallo, Papa Baldé, Tapha Sow et Jules Baldé.
Il garde une admiration particulière pour certains de ses aînés, notamment Papa Baldé et Pathé Baldé, qui lui ont beaucoup appris. Mais c’est Jules Baldé qu’il cite comme l’un des modèles de cette époque.
Dans son esprit, l’écurie Falaye Baldé était une véritable université de la lutte.
« Les gens ont l’habitude de dire que Fass est l’université de la lutte, pour moi c’est plutôt l’écurie Falaye Baldé », estime-t-il.
Mais derrière cette fierté se cache un regret. Khadim estime que son écurie n’a pas suffisamment structuré la carrière de ses pensionnaires.
« Le seul grand bémol de cette écurie, c’est que les dirigeants ne savaient pas structurer la carrière de leurs lutteurs », affirme-t-il.
Il assure avoir été « intraitable dans les ‘mbapatt’ », au point de ne craindre aucun lutteur. Il cite Modou Lô, Babacar Diallo, Omar Fall « Momeu », Tidiane Faye.
De l’arène à l’Italie
Mais la lutte avec frappe exigeait autre chose : des combats réguliers, une bonne stratégie de carrière, un encadrement professionnel et surtout des opportunités. C’est précisément ce qui lui a manqué.
La dernière apparition de Khadim Sarr dans l’arène intervient le 28 mai 2016. Il affronte Marley de Guédiawaye. Le Pikinois, qui s’était préparé en France, était alors donné favori. Mais il s’incline au terme de cette confrontation.
En 2016, il séjourne plusieurs mois en France. On signalait déjà que son retour était incertain. Il finira par prendre une autre direction : l’Italie.
Le départ n’a pas été simple.
« Quand je suis arrivé en Italie, j’avais rencontré des difficultés puisque je ne comprenais pas la langue. J’étais resté une année à apprendre la langue italienne pour pouvoir communiquer avec mon écosystème », explique-t-il.
Une année pour apprendre, s’adapter, comprendre son nouvel environnement.
Aujourd’hui, Khadim Sarr vit à Piacenza, dans le nord de l’Italie, et travaille à la Cooperativa San Martino. Créée en 1986, cette coopérative est spécialisée dans différents services aux entreprises, notamment la logistique, la manutention, le conditionnement, la maintenance, les opérations de nettoyage ainsi que les services liés aux foires et aux événements.
Dans ce nouvel univers professionnel, son ancienne expérience de chauffeur au Sénégal lui est utile.
« Avant de venir en Italie, j’avais un métier au Sénégal quand j’étais lutteur en activité : chauffeur », rappelle-t-il.
Cette expérience lui a donc servi dans sa nouvelle vie professionnelle.
« Aujourd’hui, je travaille et je suis bien traité là où je travaille. Je ne nourris aucun regret d’être venu ici. Je peux dire que j’ai réussi ma reconversion. Je travaille dans une très grande société », se réjouit-il.
Le contraste avec sa carrière de lutteur est saisissant. Dans l’arène, il avait le sentiment de ne jamais avoir pu exploiter pleinement son talent. En Italie, il dit avoir trouvé un cadre qui lui permet de travailler, de gagner sa vie et de construire son avenir.
« Tout ce que je n’ai pas pu avoir dans ma carrière de lutteur, je l’ai eu depuis que je suis venu en Italie », gambade-t-il.
Khadim Sarr cite notamment une réalisation qui lui tient particulièrement.
« Au Sénégal, j’ai pu construire ma propre maison, très commode », se félicite-t-il.
L’ancien lutteur a donc réussi à transformer une période de désillusion en une nouvelle opportunité. Il a quitté l’arène et a trouvé un emploi stable et bâtit une nouvelle existence.
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ

