Figure emblématique de l’arène sénégalaise, Moustapha Guèye sort de sa réserve et pose un regard lucide sur l’évolution de la lutte. Entre critique du long règne du Cng, espoirs suscités par la nouvelle fédération et plaidoyer pour un retour aux fondamentaux comme le « mbappat », le Tigre de Fass appelle à une refondation en profondeur d’un sport qu’il juge aujourd’hui tiraillé entre héritage, désordre organisationnel et enjeux financiers.
Pouvez-vous revenir sur l’importance de la lutte simple dans la formation d’un lutteur ?
La lutte simple constitue la base de tout lutteur. Aucun lutteur au Sénégal ne peut se déclarer champion s’il n’a pas pratiqué la lutte simple. Même un poids lourd qui s’impose risque de voir sa carrière limitée s’il n’a pas fait ses armes dans cette discipline, car elle représente l’apprentissage fondamental de la lutte.
J’ai pratiqué la lutte simple pendant sept ans et j’ai longtemps accompagné mes aînés. À 13 ans, je n’étais pas encore capable de lutter sérieusement, mais j’observais attentivement leurs mouvements et veillais à leurs équipements. Nous avons vécu des moments intenses : lorsqu’ils perdaient, nous étions tristes, et lorsqu’ils gagnaient, nous étions heureux.
Lorsque j’ai débuté dans la lutte avec frappe, mon nom était déjà connu en tant que Tapha Guèye, le frère de Mbaye Guèye. Tout ce que j’ai accompli dans la lutte découle directement de ma pratique de la lutte simple.
Malheureusement, cette discipline tend à disparaître au Sénégal. À l’époque, les combats de lutte simple se déroulaient la nuit, de 21h à 1h du matin. Aujourd’hui, elle n’existe presque plus à Dakar, privant la jeunesse d’une école essentielle pour découvrir et former de véritables talents.
Quel a été le combat le plus marquant de votre début de carrière ?
Le lutteur Ibou Ndaffa m’avait battu huit mois auparavant, en 1990. J’étais jeune et débutant, tandis qu’il était un lutteur confirmé. Il m’avait infligé de nombreux coups qui m’avaient coûté deux dents. À cette époque, les rounds duraient 45 minutes : 30 minutes de combat et 15 minutes de prolongation. Nous avions terminé sur un match nul.
Huit mois plus tard, lors de la revanche, j’ai réussi à infliger la chute la plus mémorable de ma carrière. À l’époque, les chaînes de télévision étant rares, peu de gens ont pu voir ce combat. Pour moi, ce fut le plus beau combat : Moustapha Guèye contre le grand champion sérère Ibou Ndaffa.
Quel combat vous a fait grandir en tant que lutteur ?
On dit souvent que dans la lutte, c’est la première défaite qui révèle un grand champion. Pour moi, ce fut mon combat contre Balla Bèye 2, l’Ouragan de Pikine, qui m’avait battu lors de mon premier grand combat.
Cette défaite fut particulièrement difficile. J’ai pleuré du stade jusqu’à la maison, et cela a continué le lendemain. Depuis ce jour, j’ai grandi en tant que lutteur. Ce combat m’a éveillé et m’a appris qu’un lutteur doit savoir accepter la défaite.
Lors du combat revanche, j’étais pleinement préparé et déterminé, et j’ai réussi à montrer que j’étais capable de relever ce défi. Ce combat a été déterminant pour ma carrière et ma progression en tant que champion.
Comment avez-vous développé votre technicité et quel rôle ont joué la lutte traditionnelle et la lutte gréco-romaine dans votre carrière ?
Comme je l’ai expliqué, on me considère souvent comme un lutteur technique. Cette technicité, je l’ai acquise dans les « mbapatt », la lutte traditionnelle. C’est là que j’ai commencé à apprendre et à perfectionner mes gestes. J’ai longtemps suivi et pratiqué cette discipline.
Beaucoup de Sénégalais ignorent que mon registre technique s’est encore enrichi grâce à la lutte gréco-romaine. À cette époque, un coopérant français encadrait l’équipe nationale. On lui parla de moi en ces termes : « Il y a un frère de Mbaye Guèye, le Tigre de Fass. Il est très bon. »
Il est venu me trouver au bord de la mer, m’a observé, m’a parlé, puis m’a invité dans le giron de l’équipe nationale. Là-bas, c’était un autre niveau : rigueur et entraînements quotidiens.
Cependant, j’avais un handicap : le transport. Après deux séances, j’ai dû arrêter. Mais il insista. Il revint jusqu’à chez moi et me dit : « Tu as le potentiel d’un grand champion. Il te manque quelques réglages et je peux t’aider à les atteindre. »
Je lui expliquai que mon seul problème était le déplacement. À l’époque, nous fonctionnions avec des tickets. Il m’en donna cent, ce qui relança ma carrière. À partir de ce jour, je participais à chaque entraînement.
La lutte gréco-romaine a véritablement affûté ma technicité et mes performances ont suivi. Quand je battais Mame Ndiambane, Khadime Ndiaye ou Lac de Guerre 2, c’était à cette période-là.
Pour autant, je reviens toujours à la base : les « mbapatt ». Un lutteur qui ne passe pas par cette école ne peut avoir de fondations solides. Aujourd’hui, observez l’arène sénégalaise : les chutes techniques se font rares. Les combats ont perdu en finesse. Les jeunes manquent de bagage technique.
Dès que l’arbitre siffle, chacun verrouille l’autre et mise davantage sur la force. La technicité exige du travail : répétition des prises, entraînements intensifs et discipline constante. Malheureusement, beaucoup de jeunes négligent cet aspect essentiel.
Comment percevez-vous l’évolution de la lutte sénégalaise face au business et à la culture ?
La lutte a perdu de sa valeur à cause du business et de l’argent. Pourtant, la lutte reste avant tout un art, un mélange de culture et de sport, où la culture prime toujours. Le sport n’intervient que lorsque l’arbitre siffle et que le combat commence.
Le « nguimb » que l’on porte, le lait que l’on verse sur soi, le morceau de tissu que l’on fait virevolter dans la danse avant le combat : tout cela représente la culture et l’identité. Même l’accoutrement choisi pour entrer dans l’arène a du sens.
Aujourd’hui, certains lutteurs s’en écartent : les « nguimb » ressemblent à de simples slips, les cuissards sont glissés dedans… la culture s’efface et le combat perd sa dimension sacrée.
Le business a pris une place démesurée. Tout travail mérite salaire, mais l’argent ne doit pas dicter la valeur de notre art.
Mon combat le plus important fut contre Mame Ndieumbane, en 1992, pour un cachet d’environ 1,3 million de FCFA. À l’époque, c’était considérable. Mon plus grand cachet fut contre Tyson : six millions pour moi, six millions pour lui.
La veille du combat, madame Elizabeth Diouf, la promotrice, m’a versé un million d’avance avec une lettre de remerciement. Elle a ajouté un million supplémentaire, portant mon cachet à sept millions contre six pour mon adversaire. Pourtant, ce combat me coûta mon titre : Tyson me détrôna.
Nous devons préserver la lutte dans son essence, sa dignité et sa tradition. Quand Canal+ diffuse notre sport sur tout le continent et à l’international, cela confirme l’importance de notre discipline. Nous avons le devoir de protéger les codes, la culture et la technique de la lutte, même face à l’appât du gain.
La lutte n’est pas qu’un sport ou une affaire d’argent, c’est un héritage, un patrimoine.
Que pensez-vous de la nouvelle génération de lutteurs ?
Ce que je reproche à la nouvelle génération, c’est qu’ils veulent tous être exclusivement lutteurs. Ils ne cherchent pas à se former, à acquérir un métier ou à construire une vie en dehors de l’arène.
Ils s’entraînent 24 heures sur 24 sans autre projet, ce qui est impossible. Un vrai lutteur doit être un écolier de la vie : il doit combiner entraînement et travail ou études. Il doit savoir entrer dans un combat, donner tout ce qu’il a dans l’arène, puis revenir à son métier ou à ses études, en gardant l’équilibre.
Sans cela, la pratique devient stérile. Regardez les chiffres : huit mille licences pour seulement six cents combats par an. Ce décalage explique la perte de technique et la baisse du niveau.
Le manque de rigueur et de discipline se manifeste aussi dans le comportement quotidien et dans l’arène : agressions, bagarres, actes interdits… tout se banalise.
Lors du dernier combat (Modou Lô contre Sa Thiès), il était impossible de compter combien de forces de l’ordre étaient mobilisées. À notre époque, il n’y avait même pas cent policiers dans le stade. Pas de chamailleries, pas de querelles, pas de bagarres. On venait, on affrontait son adversaire et on partait.
Parfois, le lendemain, on partageait même un repas ensemble. Discipline, rigueur, respect et maîtrise de soi distinguent notre génération de celle d’aujourd’hui. La lutte, c’est un art de vivre.
Selon vous, quels sont les principaux défis de la lutte sénégalaise aujourd’hui ?
La lutte sénégalaise souffre aujourd’hui d’un déficit organisationnel et d’un encadrement solide. La modernisation a été orientée vers le business et l’argent, alors que la lutte est avant tout un art et une culture.
Si l’on mettait davantage l’accent sur la discipline, la sécurité et le respect des règles, notre sport pourrait être élevé à son juste niveau.
Les principales lacunes concernent les règles claires et appliquées, l’intégrité des lutteurs, la sécurité, les protège-dents, les équipements et l’encadrement médical. Toutes ces bases restent insuffisantes.
Cependant, la mise en place d’une fédération ouvre un nouvel horizon. Elle a la responsabilité de redéfinir les règles, de renforcer l’arbitrage, de protéger les lutteurs et de mettre en place une organisation digne d’un sport national.
Cela permettra à la lutte sénégalaise de retrouver ses lettres de noblesse et d’être reconnue mondialement comme un art complet, où sport et culture se rencontrent.
La lutte sénégalaise précède de nombreuses disciplines modernes, notamment le MMA. Elle est plus ancienne, plus riche en culture, en rituel et en technique. Pourtant, le MMA génère des milliards et attire un public mondial grâce à des règles claires, un encadrement strict et une promotion organisée.
La lutte sénégalaise, malgré son patrimoine unique, n’atteint pas encore cette reconnaissance internationale, principalement à cause du manque de structure. Chaque acteur de la lutte doit contribuer pour que notre sport dépasse les limites locales et trouve sa place sur la scène mondiale.
Vous êtes aujourd’hui à la tête de la Ligue régionale de Dakar. Avec quel état d’esprit avez-vous pris cette fonction ?
Le Sénégal a vécu pendant plus de 30 ans avec les réunions du Comité national de gestion de la lutte. Par contre, au temps où j’étais lutteur, la lutte ne devait pas être un comité de gestion. Elle devait être une fédération, d’autant plus qu’on voyageait pour assister aux Jeux olympiques, aux Championnats du monde ou encore aux Championnats d’Afrique.
Quand on y allait, c’est bien le Comité national olympique qui nous écrivait la demande afin d’avoir l’autorisation d’effectuer le voyage, car nous n’étions pas constitués dans une fédération.
Cela nous a valu plusieurs combats avec les changements répétés du président du CNG. Ces luttes ont finalement porté leurs fruits avec l’arrivée de la ministre Khady Diène Gaye, qui a redonné à la lutte sa gloire d’antan avec la toute nouvelle fédération.
Après la mise en place de cette fédération, j’ai décidé personnellement d’appuyer les travaux effectués au niveau de la région de Dakar avec la restauration du « mbappat », la lutte traditionnelle pure.
Mon objectif primaire a été de restaurer cette forme de lutte bien connue des anciens. Elle consiste, pour les anciens lutteurs, à imprégner davantage cette façon traditionnelle de faire la lutte aux jeunes lutteurs.
Cela va passer naturellement par un travail soutenu à la base avec les jeunes, car la lutte est aussi une discipline comme les autres. Elle doit être bien maîtrisée par ses pratiquants avec un apprentissage solide.
D’ailleurs, elle est même pratiquée au niveau international, notamment avec la lutte olympique et le beach wrestling. Aujourd’hui, notre objectif est d’intégrer ces sports de combat dans les écoles sénégalaises afin de mieux préparer les jeunes à l’avenir.
À ce propos, pour les Jeux olympiques de la jeunesse 2026 que nous organisons, c’est bien dans ce domaine que le Sénégal a le plus d’espoir de décrocher une médaille.
Communément appelée en wolof « beuré guedj » ou « beuré tefess », cette lutte à la plage a aidé de nombreux lutteurs à inscrire leur nom au panthéon de la lutte sénégalaise. En effet, une bonne partie de ces lutteurs avait des parents pêcheurs, ce qui leur a grandement facilité une carrière dans la lutte.
Ce n’est qu’aujourd’hui, après plus de 30 ans, que nous voyons le « mbappat » pratiqué dans les grands quartiers populaires de Dakar.
Avec ces grands changements, nous voulons rassembler les jeunes Dakarois ainsi que ceux des autres régions afin qu’ils compétissent. Singulièrement pour Dakar, nous voulons bâtir des équipes ou écoles de lutte entre les cinq départements afin d’avoir une équipe type lors des tournois internationaux.
Parallèlement, cela va occuper les jeunes et diminuer drastiquement les agressions dans les rues de Dakar et ailleurs.
En plus, il faut souligner le manque d’organisation du CNG, avec l’absence d’une équipe nationale de lutte ou d’une équipe de lutte olympique, malgré la participation du Sénégal aux compétitions internationales.
Personnellement, j’ai représenté mon pays sans avoir de club au niveau régional. Aujourd’hui, le Sénégal a remporté deux Coupes d’Afrique, mais derrière, c’est toute une organisation qui s’est mise en place, de la base jusqu’au sommet.
Quelles sont vos priorités immédiates ?
La priorité immédiate est de commencer à organiser des championnats. Il faut d’abord valoriser la lutte traditionnelle sans frappe, ainsi que la lutte à la plage, le « beach wrestling ».
Il faut qu’il y ait une équipe organisée et synchronisée, de sorte que chacune d’entre elles puisse appliquer les valeurs d’antan connues de la lutte.
Après cela, il faut également former deux équipes : une en lutte africaine et une en lutte olympique, afin de représenter dignement le Sénégal lors des compétitions internationales.
Maintenant, pour que tous ces souhaits se réalisent, il faut bien structurer la ville de Dakar, notamment en restructurant les 121 écuries présentes, afin qu’elles se conforment aux règles établies.
Nous devons aussi profiter de l’Arène nationale en organisant chaque week-end des soirées de lutte. Néanmoins, ces soirées ne doivent pas seulement se limiter à Dakar.
Nous appelons l’État du Sénégal à construire d’autres arènes dans les régions et départements afin d’impliquer davantage les jeunes de ces terroirs.
Quel regard portez-vous sur la nouvelle fédération et les réformes engagées ?
Nous pouvons remercier Dieu, car nous avons aujourd’hui une nouvelle fédération ainsi qu’une ligue de lutte à Dakar.
Il reste encore les districts qui doivent organiser leurs élections, car toutes les autres élections fédérales et régionales ont été accomplies. Normalement, la fédération devait être mise en place en premier, mais l’essentiel est que le processus est en marche.
Aujourd’hui, la fédération est dirigée par Bira Sène. Il connaît bien le secteur pour avoir été président du CNG et du comité régional de Kaolack.
Depuis sa prise de fonction, il a entamé plusieurs réformes pour faire avancer la lutte sénégalaise. Nous espérons qu’il mettra en place un règlement intérieur solide auquel tout le monde sera soumis.
On voit déjà des améliorations, notamment avec le respect des horaires des combats. Pour que cela continue, il faut que la fédération et la ligue travaillent ensemble et dépassent leurs différends.
Entretien réalisé par Amadou KÉBÉ (texte) et Moussa SOW (photos)

