De Robert Ndiaye à Yakhya Diop « Yékini », la communauté sérère a longtemps régné sur les arènes sénégalaises. Mais depuis la retraite des grandes légendes, la relève peine à s’imposer. Entre dispersion des talents, déficit de structuration et absence de consensus, l’héritage sérère cherche encore son nouveau porte-drapeau.
Entre difficultés de mobilisation, déficit de mécènes et, paradoxalement, leurs grandes qualités techniques qui font d’eux des adversaires redoutés, les lutteurs sérères peinent à se hisser au sommet. Résultat : près d’une décennie après le départ du « Roi des arènes », Yakhya Diop « Yékini », la succession n’est toujours pas clairement assurée. Sans retracer de manière exhaustive l’histoire des différentes générations de lutteurs sérères, il convient néanmoins de rappeler que de grands champions ont marqué durablement les arènes par des exploits hors du commun. Dès le début des années 1960, une alliance informelle, mais solide se forme autour des champions de haut prestige comme Ngor Thiaguine, Babou Ndieumbane et Boy Sérère du Baol. À leurs côtés, émergent de jeunes talents venus de Thiès et du Sine-Saloum : Landing Diamé, Doudou Baka Sarr, Moussa Diamé, Ibou Senghor, Robert Diouf, entre autres. Sans structure officielle, leur force résidait dans une solidarité sans faille. Plus tard, Doudou Baka Sarr, Moussa Diamé, Ibou Senghor et Robert Diouf deviennent les têtes de proue, ouvrant la voie à une nouvelle génération composée notamment d’Ambroise Sarr, Manga 2 et des frères Thior (Mamady, Sitapha, Dialy Birama et Guirane).
Robert Diouf, la légende fondatrice de la lutte sérère
Robert Diouf n’a jamais déçu son public. Contrairement à beaucoup de stars de l’arène, il n’a jamais connu de problème de succession : lorsque sa carrière touchait à sa fin, Manga 2 prenait naturellement le relais. Né le 3 février 1942 à Fadiouth, il grandit dans une famille catholique avant de se convertir à l’islam en 1977 et d’adopter le nom Mouhamed Ndiaye. Très tôt, la lutte s’empare de lui et à 15 ans, il participe à ses premiers tournois locaux, impressionnant par son intelligence tactique et son agilité. Arrivé à Dakar, il partage son quotidien entre mécanique et entraînements et se forge rapidement une réputation dans les « mbapatt », ces tournois de quartier, où il devient l’ouragan Robert, audacieux et redoutablement technique. Dans les arènes, il ne fait pas peur par sa carrure, mais par son sens de l’observation et de l’anticipation : il analyse, surprend, désarme. Son premier coup d’éclat survient face à Double Less, le colosse du Pakao. Ses affrontements contre Mbaye Guèye, le « Tigre de Fass », entre 1969 et le milieu des années 1970, deviennent légendaires, battant des records de cachets et contribuant à la professionnalisation de la lutte. Le combat de 1973, au stade Demba Diop, reste historique : premier duel dans cette enceinte et premier cachet d’un million de FCfa. Au total, Robert dispute 137 combats, dont 118 victoires, 7 défaites et 12 nuls. Sur la scène internationale, il décroche la médaille d’or en lutte libre aux Championnats d’Afrique en 1969, la médaille d’argent en lutte gréco-romaine en 1971 et représente le Sénégal aux Jeux olympiques de Munich et Montréal en 1972 et 1976. Parallèlement, il s’engage dans la Police nationale, devient moniteur sportif à l’École nationale de Police et contribue à la promotion du judo et de la self-défense. Retiré à Joal, il mène une vie simple tout en restant une référence pour les jeunes, soutenant ses fils et accompagnant Manga 2 et Yékini dans leurs parcours. Sa disparition, le 29 août 2025, à 83 ans, marque la fin d’une époque. Mais dans chaque combat disputé aujourd’hui, plane encore l’ombre de ce géant qui a bâti, transmis et honoré l’héritage de la lutte sérère.
Manga 2, l’éternel « Roi »
Hyacinthe Ndiaye dit Manga 2 incarne la mémoire vivante des arènes et de la communauté sérère. Seul « Roi des arènes » officiellement reconnu en 1984, il n’a jamais rompu le lien avec la lutte sénégalaise. Ancien champion, président de l’Association des anciennes gloires de la lutte, conseiller au Cng sous Alioune Sarr, puis deuxième vice-président chargé de la lutte traditionnelle sans frappe sous Bira Sène et Malick Ngom, et président de l’Asc Manko de l’Unité 24 des Parcelles assainies, Manga 2 cumule une riche expérience sportive, administrative et symbolique. Promoteur depuis près de vingt ans avec Manga Productions, il s’est également distingué par ses actions sociales, un atout majeur dans un milieu où la proximité humaine compte autant que la stratégie. Natif de Joal-Fadiouth, il est resté sur le trône pendant dix ans avant d’être détrôné par Toubabou Dior en 1994. De la même génération que Docteur Faye et Ambroise Sarr, Manga 2 n’a jamais eu de souci pour sa relève. Des athlètes de prestige comme Ibou Ndaffa, Yékini, Edmond Sarr, Ambroise Sarr, Mame Ndieumbane Diome, Docteur Faye, Lang Sané, Simel Faye ou Alioune Diouf attendaient leur heure. Après lui, Yékini s’est imposé comme l’homme idéal, restant invaincu pendant quinze ans. L’enfant de Bassoul a été « Roi des arènes » durant huit ans avant d’être détrôné le 22 avril 2012.
Yékini, une saga sans héritier
Après Manga 2, les premiers signes de la relève apparaissent lors du Drapeau du Chef de l’État organisé à Fatick en 1995. Yakhya Diop dit Yékini y laisse une forte impression auprès de la communauté sérère. Lorsqu’il débarque à Dakar en 1997, il ne fait pourtant peur à personne. Trop maigre, trop frêle, disent alors les observateurs. Quinze ans plus tard, le verdict est sans appel : l’enfant de Joal s’impose comme l’un des plus grands champions de l’histoire de la lutte sénégalaise. Son parcours est fait de sacrifices, de longues marches pour participer aux « mbapatt », de tournois peu rémunérateurs et d’une foi inébranlable en son destin. Sa première victoire, payée 6.500 FCfa, reste gravée dans sa mémoire, symbole d’un chemin difficile, mais jamais abandonné. Le véritable déclic survient en décembre 1992 à Bassoul, lorsqu’il défie et bat un champion local réputé imbattable. Ce jour-là, sans le savoir, Yékini allume la flamme d’une carrière exceptionnelle. Il devient alors le porte-étendard d’une communauté en quête d’un nouveau repère dans l’arène.
Après avoir dominé la lutte simple, il prend un virage décisif en rejoignant la lutte avec frappe. Il quitte l’écurie sérère pour relever un défi audacieux à Dakar, sous la houlette d’Amadou Katy Diop. Un pari risqué, mais payant. Discipline, rigueur, hygiène de vie irréprochable et professionnalisation de son entourage font la différence. Son palmarès impose le respect : 22 combats, 19 victoires, 2 défaites et 1 nul face à Tapha Guèye. L’enfant de Bassoul domine les plus grands de son époque, de Bombardier à Tyson, et s’installe durablement au sommet. Yékini reste invaincu pendant quinze ans et reste « Roi des arènes » durant huit saisons, soit jusqu’au 22 avril 2012, date de sa chute face à Balla Gaye 2. Aujourd’hui retiré, il demeure une référence absolue. Plus qu’un champion, Yakhya Diop est un symbole. Celui d’une communauté sérère qui, depuis son départ, peine encore à trouver un digne héritier. Le « Roi » s’est retiré, mais la couronne reste sans prétendant.
Une relève dispersée, mais prometteuse
Depuis la retraite de Yakhya Diop « Yékini », en 2016, un grand vide s’est installé au sommet de la lutte sénégalaise du côté de la communauté sérère. Un silence lourd, presque symbolique, après le règne d’un « Roi des arènes » qui aura longtemps porté à lui seul, les espoirs de tout un peuple. Figure solitaire et méthodique, Yékini ne semble pas avoir préparé sa succession. Plus encore, les dignitaires et patriarches sérères n’ont pas su structurer une relève derrière lui, laissant un vide immense. Des espoirs existaient pourtant : Ablaye Ndiaye et Mamady Ndiaye, fils de Robert, Fodé Sarr, Aliou Faye dit Pakala, Thiaka Faye, Saliou Diomaye Diouf alias Usine Doolé, Youssou Ndour ou encore Papis Général. Mais aucun n’est parvenu à marcher dans les pas des géants d’hier. Les raisons sont multiples. Certains pointent le choix stratégique de Yékini de rejoindre l’écurie Ndakaru au détriment de l’écurie Sérère, qui a progressivement disparu des radars depuis près d’une décennie. D’autres évoquent l’usure prématurée des jeunes lutteurs sérères, contraints de passer trop de temps dans les « mbapatt » avant d’accéder à l’arène, arrivant souvent déjà émoussés physiquement et mentalement. Certains estiment que l’un de leurs « maux » réside dans leur incapacité à mobiliser de grandes foules, un critère devenu central pour les promoteurs dans l’attribution des combats aux lutteurs de l’ère moderne. Pourtant, l’écurie Sérère disposait d’un capital humain influent. Des personnalités comme Mbagnick Ndiaye, Dr Alioune Sarr ou Mansour Kama auraient pu jouer un rôle structurant, mais leurs responsabilités institutionnelles les ont tenues à distance d’un microcosme parfois instable. Une absence qui a fini par pénaliser les lutteurs sérères, moins encadrés, moins protégés, moins portés.
Aujourd’hui, l’héritage attend toujours ses héritiers. La relève est espérée, presque exigée par l’histoire. Car la lutte sérère n’a jamais manqué de talents. Mais ces dernières années, elle est orpheline seulement d’un cadre, d’un projet et d’une vision. Pourtant, plusieurs gladiateurs incarnent une promesse de renouveau : Ibrahima Ndiaye dit Obeuly, Ablaye Ndiaye, Famara Sarr dit Fabouda, Modou Faye dit Ordinateur, Ngagne Sène, Ndiack Sène, Niokhor dit Diène, Babou Sarr Diofior, Cheikh Tidiane Niang dit Ninki Nanka Faata, Cheikh Diagne ou Doudou Sané dit Kadhafi Diofior. Des profils aux grands gabarits, dotés de réelles qualités techniques et athlétiques. Le potentiel est là. Reste à le transformer en dynastie victorieuse.
Abdoulaye DEMBELE


