Certains lutteurs ont marqué l’arène par leurs exploits avant de se réinventer ou de se reconvertir à la fin de leur carrière. La rubrique « Que sont-ils devenus ? » raconte ces destins après l’arène. Aujourd’hui, coup de projecteur sur Mbaye Gningue, plus connu sous le sobriquet de « Mbaye Ndéwane ». Ancien sociétaire de l’écurie Baol, il est devenu entraîneur à Baol Mbollo, où il a accompagné Tapha Tine et Mame Goor Diouf. Parallèlement, il mène depuis plusieurs années une carrière professionnelle à Patisen.
Aux côtés de Tapha Tine, lors des combats, des entraînements ou des « open-press », sa silhouette est devenue familière du public de la lutte. Pourtant, derrière le technicien qui prodigue des conseils à ses poulains, se cache un ancien lutteur dont le parcours sportif reste largement méconnu. En effet, avant d’écumer les « mbapatt » et de fréquenter les écuries dakaroises, Mbaye Ndéwane avait d’abord rêvé de football. À Réfane, son village natal, il était même considéré comme un joueur prometteur. « Au départ, j’étais un footballeur très talentueux à Réfane. J’étais le capitaine de mon équipe qui s’appelait Asc Coumba Yoro. J’ai tout fait dans le Navétane », raconte-t-il. Mais son père ne voyait pas d’un bon œil cette passion pour le ballon rond. Dans une famille sérère où la lutte traditionnelle occupe une place importante, il préférait voir son fils s’intéresser à la lutte. « Comme nous sommes des Sérères, dont le sport favori est la lutte traditionnelle, mon père m’avait interdit de jouer au football. Il n’avait pas accepté que je sois footballeur », explique-t-il. L’interdiction paternelle va finalement changer le cours de sa vie. Le jeune Mbaye commence à s’intéresser à la lutte et finit par se lancer dans le bain. « C’est ainsi que j’ai commencé à suivre la lutte dans mon village. Mon père a tout de suite accepté ce revirement sportif, parce que c’était la lutte », se souvient-il.
En 1986, il débarque à Dakar. Trois ans plus tard, une nouvelle étape s’ouvre devant lui. En 1989, l’ancien lutteur du Baol, Serigne Ndiaye, organisait des « mbapatt » à Dakar, ces rendez-vous nocturnes de lutte traditionnelle qui constituaient alors un véritable vivier de talents. Mbaye Ndéwane y participe et commence à se faire remarquer par des aînés. Ses prestations attirent ainsi l’attention de Baye Fall, ancien lutteur et petit frère du célèbre Toubabou Dior. « C’est à partir de là que Baye Fall m’a détecté. Il avait également été impressionné par le potentiel de deux de mes amis lutteurs, Pithia et Alioune Thior. Il m’a amené à l’écurie Médina de Toubabou Dior. C’est là que j’ai fait mes premières armes sous les couleurs d’une écurie formelle », raconte-t-il, fier de passer entre des mains expertes. Son passage chez Toubabou Dior reste d’ailleurs associé à un souvenir particulier. C’est dans cette formation sportive qu’il reçoit un geste symbolique. « La première somme d’argent que j’ai eue dans l’univers de la lutte, c’est Toubabou Dior qui me l’avait donnée », se souvient-il. Le contexte prête aujourd’hui à sourire. Lors d’un combat de Toubabou Dior contre Mor Fadam, des blousons avaient été distribués aux coéquipiers chargés d’accompagner leur chef de file au stade. Mais les équipements sportifs disponibles étaient trop grands pour certains d’entre eux.
Lutte olympique
« Ces survêtements étaient très larges pour nous, les petits gabarits de l’époque, notamment Rock Mbalakh, Bassirou Cissé, Yatma Guèye et moi. Puisque je ne pouvais pas porter ce gros blouson, Toubabou Dior m’a offert 5 000 FCfa pour me soulager », raconte-t-il avec amusement. De l’écurie Médina, il rejoint ensuite l’ancien lutteur Cheikh Mbaye, son aîné du Baol, au sein de l’école de lutte qui porte son nom. C’est à cette période que son parcours sportif prendra une autre dimension symbolique. À l’école de lutte de Cheikh Mbaba, Mbaye Ndéwane se rend régulièrement au stade Iba Mar Diop pour des séances de boxe. Mais le lieu abrite également les entraînements des pratiquants de la lutte olympique. Une discipline qui va rapidement susciter son intérêt. « C’est ainsi que j’ai décidé de suivre la lutte olympique. L’entraîneur était Ibra Yade, ancien directeur technique national. Chaque soir, il me demandait de rejoindre le groupe. Je m’entraînais avec lui et il m’avait coopté dans l’équipe nationale », indique-t-il. Le jeune lutteur se retrouve alors sur une nouvelle trajectoire. Il participe aux compétitions nationales et devient champion du Sénégal dans la catégorie des 68 kg. Cette expérience lui ouvre les portes de l’équipe nationale. « J’ai continué avec l’équipe nationale. Lors d’un championnat du Sénégal organisé à Thiès, j’ai été sélectionné chez les 68 kg », précise-t-il. Mbaye Ndéwane devient ainsi pensionnaire de l’équipe nationale du Sénégal en lutte gréco-romaine de 1994 à 1999. Cinq années au cours desquelles il s’entraîne avec les meilleurs éléments du pays. Mais, malgré cette expérience au plus haut niveau national, il ne connaîtra pas la même trajectoire sur la scène internationale. « Je n’ai pas eu la chance d’aller compétir à l’international », regrette-t-il. Parallèlement à la lutte olympique, il tente sa chance dans la lutte avec frappe. Une expérience beaucoup moins heureuse. Son passage dans l’arène se résume à sept combats, pour une victoire, trois défaites et trois matchs nuls. Pire, ses débuts sont difficiles. « Lors de mon premier combat, j’ai été battu par Omar Dicko de Thiès, ensuite par Zale Lô 2, puis par Djily Mbaye de Fass. J’avais ainsi enchaîné trois défaites », se souvient-il. Après cette inexplicable série noire, il affronte Ngagne Diagne de Diamniadio, mais ne parvient toujours pas à décrocher sa première victoire. Le combat se termine sur un match nul. C’est à ce moment qu’il envisage de mettre un terme à sa carrière dans la lutte avec frappe. « J’avais décidé d’arrêter. Je disais que j’aimais ce sport, mais qu’il ne m’était pas destiné. Mais mon entourage avait refusé », explique-t-il. Il poursuit donc l’aventure et croise ensuite le fer avec Malal Ndiaye. Une nouvelle fois, le verdict inattendu tombe : match nul. Sa détermination finit toutefois par porter ses fruits. Lors de sa sixième sortie, il signe enfin son unique victoire, face à Aldiouma Ndong de Diourbel, dans un combat présenté comme une affiche importante. Mbaye Ndéwane finit par ranger définitivement le « nguimb ». C’est précisément à ce moment que se dessine sa deuxième vie dans la lutte.
L’arrivée de Mame Goor Diouf en 2003, puis celle de Tapha Tine quelques années plus tard à l’écurie Baol, coïncident avec sa nouvelle orientation dans le landerneau de la lutte sénégalaise. Le défunt Amadou Katy Diop lui conseille de mettre son expérience au service de ses jeunes frères. « Katy Diop m’avait conseillé d’arrêter et d’encadrer mes petits frères. Depuis, je suis entraîneur de lutte », explique-t-il. Voilà donc plus de deux décennies que Mbaye Ndéwane a troqué le statut de lutteur contre celui d’entraîneur. De l’écurie Baol à l’écurie Baol Mbollo, le natif de Réfane accompagne les jeunes dans les rudiments de la boxe et de la lutte traditionnelle. Il a également renforcé ses compétences à travers les stages organisés sous l’égide de la Direction technique nationale, jusqu’à décrocher des diplômes officiels.
Chauffeur d’engins
Au fil des années, Mbaye Ndéwane a vu passer de nombreux jeunes qu’il a contribué à former. Parmi ceux-là, des noms aujourd’hui bien connus des mordus de la lutte. « Tous mes poulains, Tapha Tine, Mame Goor Diouf, ainsi que leurs jeunes frères après, c’est moi qui leur ai permis de maîtriser les premières leçons de boxe et les techniques de lutte », se félicite-t-il. Pour autant, la lutte n’a jamais constitué son unique activité. Dès 1989, alors qu’il était encore en activité dans la lutte, il travaillait déjà à Patisen comme journalier. Après plusieurs années dans ladite entreprise agroalimentaire basée à Dakar et qui fabrique, transforme et distribue des produits alimentaires et des boissons, il obtient, en 1999, un contrat à temps plein. Une stabilité professionnelle qui lui permet de préparer progressivement l’après-carrière. Après cinq années de service, l’entreprise change de mains. Plutôt que de rester sans activité, Mbaye Ndéwane se lance dans le transport et achète une voiture personnelle pour exercer comme taxi-clando. Une parenthèse qui ne durera finalement pas assez longtemps. Son ancien patron à Patisen finit par le retrouver et lui propose de réintégrer l’entreprise. Il accepte et reprend son activité professionnelle. Aujourd’hui, Mbaye y travaille comme conducteur d’engins destinés au chargement des camions de produits fabriqués par l’entreprise. Entre l’arène, les salles d’entraînement et son lieu de travail, Mbaye Ndéwane a donc construit une reconversion à plusieurs facettes.
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ

