Certains acteurs ont marqué l’arène par leurs exploits avant de se réinventer ou de se reconvertir après leur carrière. La rubrique « Que sont-ils devenus ? » raconte leur vie d’après-carrière. Aujourd’hui, coup de projecteur sur Moussa Gningue, l’emblématique ancien préparateur mystique de Mbaye Guèye, de son frère Moustapha Guèye et de Gris Bordeaux, qui a désormais passé le témoin à ses héritiers.
Dans l’arène, certains combattent à mains nues, d’autres travaillent dans l’ombre. Moussa Gningue a été de ceux dont la présence précédait les grands combats des sociétaires de l’écurie mythique de Fass. Derrière Mbaye Guèye, Tapha Guèye, Gris Bordeaux et autres, il était l’homme des préparations mystiques. Son nom s’est ainsi forgé une réputation mêlée de respect, de crainte et de mystère. Pendant près d’un demi-siècle, Moussa Gningue a vécu au cœur de la mythique écurie Fass. Il y a occupé une place singulière, celle de préparateur mystique, conseiller et homme de confiance aux côtés des trois « Tigres » de Fass : Mbaye Guèye, Tapha Guèye et Gris Bordeaux. Sa présence dans l’entourage des champions alimentait la curiosité et parfois la crainte de leurs adversaires. Surnommé le « Sorcier de Fass », il revendique 45 années d’expérience dans ce domaine, voire plus, et raconte les pratiques mystiques qui ont accompagné plusieurs générations de lutteurs. Il n’est donc pas faux de dire que pendant des décennies, son visage a été indissociable de celui des grands champions de Fass. Il occupait une place à part. C’est sa réputation qui lui a effectivement valu ce surnom de « Sorcier de Fass », tant son nom était associé aux préparations mystiques précédant les grands combats.
Dans l’intimité des champions
Né et ayant grandi à Fass, il revendique une appartenance profonde à ce quartier et à cette famille sportive. Il a passé plusieurs années dans l’univers de la lutte, après y être entré à l’âge de 15 ans. Il répétait souvent qu’il pouvait quitter l’enceinte, mais jamais l’écurie Fass. Avant de devenir une figure de proue connue du mystique dans le landerneau de la lutte sénégalaise, Moussa Gningue avait également fréquenté le football. Il raconte avoir joué à la Jeanne d’Arc de Dakar, au Jaraaf et à l’Us Rail. Il a aussi travaillé à l’Oncad. Des expériences qui ont contribué à l’ancrer davantage dans le milieu sportif dakarois. Son histoire avec Fass s’est surtout écrite aux côtés de plusieurs générations de lutteurs. Il a accompagné Mbaye Guèye, premier « Tigre de Fass », puis Tapha Guèye et Gris Bordeaux. Il se souvient des longues préparations précédant les grands combats, les déplacements à travers le Sénégal et la sous-région, mais aussi de ses relations avec différents marabouts. Avec Mbaye Guèye, la relation dépassait le cadre d’une simple préparation. Moussa Gningue décrit un champion emblématique qui travaillait durement sur le plan physique tout en accordant une place importante aux pratiques mystiques. « Mbaye Guèye pesait entre 75 et 80 kg. Il s’entraînait d’arrache-pied. Cela ne l’empêchait pas de faire des pratiques mystiques. Il se rendait à Banjul, en Casamance, au Mali et dans beaucoup d’autres pays de la sous-région pour ses protections. Il est vrai que le 1er « Tigre de Fass » était très talentueux et teigneux, mais il ne négligeait vraiment pas l’aspect mystique. Il était convaincu que cela faisait partie de cette activité sportive », reconnaît-il, les souvenirs vifs. À l’en croire, « le mystique est un aspect important dans la lutte. C’est dans le milieu de la lutte qu’on sent le plus son efficacité. Mais, le lutteur doit apprendre à lutter et être physiquement au top. Le mystique constitue la troisième force d’un lutteur. Cela ne veut pas dire qu’il est à sous-estimer ».
Avec l’expérience, il estime que « le mystique, nous l’avons hérité de nos arrière-grands-parents. Ils avaient de fortes croyances mystiques ». Il affirme également avoir « une fois entendu Yékini confirmer l’importance du mystique dans ce sport ». L’ancien Roi des arènes disait qu’un athlète ne pouvait pas être techniquement doué sans faire de pratiques mystiques, en se fondant sur sa propre expérience. Au cours de sa longue carrière de préparateur mystique, Moussa Gningue dit avoir été témoin de faits pour le moins surprenants. Il raconte notamment une scène survenue lors de la préparation du légendaire combat entre Mbaye Guèye et Sa Ndiambour. « Lors de son combat contre Sa Ndiambour, Mbaye Guèye faisait quelques séances d’entraînement en boxe dans la main courante. Un photographe s’était approché de lui alors qu’il était en train de lancer des coups dans le vide. Subitement, l’air que le « 1er Tigre » produisait au moment de lancer ses coups avait emporté ce photographe qui s’était évanoui ». Autre souvenir marquant : le combat entre le même Mbaye Guèye et Boy Bambara.
Anecdotes fascinantes
« Un marabout nous avait donné des substances à bouillir. Il avait dit à Mbaye Guèye que s’il les faisait chauffer avant 16 heures, le combat ne se tiendrait pas. Nous n’avions pas suivi ses conseils et avions fait bouillir lesdites matières vers 12 heures. Et avant 14 heures, l’information selon laquelle Boy Bambara n’allait pas combattre était tombée. Du jamais-vu ! », révèle-t-il, stupéfait.
Après la retraite de Mbaye Guèye, Moussa Gningue a été chargé de l’accompagnement mystique de son jeune frère Moustapha Guèye. Ce dernier se concentrait davantage sur les entraînements. « Sur le plan mystique, c’est moi qui lui dictais la conduite à tenir », renseigne-t-il. D’après son témoignage, Moustapha Guèye bénéficiait également du soutien de certaines personnalités de l’État, qui contribuaient financièrement à ses préparations spirituelles ou ésotériques. L’ancien président de l’écurie Fass Momar Ndiaye l’aidait également dans ce domaine. Après Moustapha Guèye, il a poursuivi sa mission auprès de Gris Bordeaux, officiellement intronisé « 3e Tigre de Fass », à l’occasion du jubilé de Moustapha Guèye le 8 août 2010 au stade Demba Diop. En 2011, Moussa Gningue racontait notamment l’importance qu’il avait accordée au combat Gris Bordeaux–Bombardier, disputé le 22 juillet 2007, au point d’y consacrer des moyens considérables. Il expliquait alors avoir parfois dépensé le double, voire le triple, des sommes qui lui étaient confiées pour les préparatifs. Le jour du combat, Gris Bordeaux avait pris le dessus sur le « B52 de Mbour », déclenchant une immense liesse dans l’arène et à Fass. Une victoire à laquelle Moussa Gningue estime avoir contribué à sa manière. L’affiche qui avait polarisé toutes les passions reste encore gravée dans la mémoire des amateurs.
Les années passant, Moussa Gningue a choisi de s’écarter de l’arène. Il expliquait avoir décidé de se retirer après plusieurs décennies de présence, notamment en raison de désaccords internes et d’évolutions de l’écurie qui ne correspondaient plus à sa vision. Mais, quitter les préparations mystiques ne signifie pas tourner le dos à Fass, qu’on pourrait considérer comme la seule et unique entité de lutte de sa vie. Pour les dignitaires de l’écurie, Moussa Gningue demeure « un conseiller dont l’expérience mérite d’être transmise à la nouvelle génération ». Un certain Thierno Diop avait d’abord pris le relais avant de se retirer à son tour. Moussa Gningue a ensuite confié cette mission à ses enfants. C’est l’une des particularités de son parcours : la transmission.
Une retraite sans rupture
Il nous révèle que ses enfants ont accepté d’accompagner Madiagne Guèye, fils de Tapha Guèye, surnommé « Fils de Tigre ». Il leur avait expliqué qu’ils l’avaient longtemps accompagné dans ses déplacements auprès des marabouts. « Je faisais le travail avec deux de mes héritiers. Ce sont des intellectuels, mais je partais avec eux chez des marabouts », affirme-t-il.
L’objectif, poursuit-il, « était qu’ils puissent, eux aussi, avoir des potions et des amulettes et en faire un usage personnel. Je ne partais donc jamais seul. Je me débrouillais pour avoir à mes côtés, au moins, un de mes enfants ».
Même éloigné des premiers rôles, Moussa Gningue continue ainsi de laisser son empreinte dans l’arène. Son héritage ne se résume pas aux histoires mystérieuses racontées autour des grands combats de Fass. Il est aussi celui d’un homme qui aura consacré une grande partie de son existence à une écurie dont il revendique toujours l’identité. À l’heure où une nouvelle génération prend progressivement le relais, le « Sorcier de Fass » demeure une mémoire vivante de l’écurie. Un témoin d’une époque où les grands combats de lutte se préparaient autant dans les salles d’entraînement que dans les coulisses, loin des regards du grand public.
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ

