Ibrahima Souleymane Ndiaye, ancien directeur de la télévision nationale et actuel président du Tribunal des pairs du Cored, incarne un demi-siècle de mémoire journalistique. Diplômé de la 7e promotion du Cesti, il appartient à une génération qui a écrit les premières grandes pages de la télévision sénégalaise. De Guinguinéo aux studios de la Rts, des routes du Sénégal à l’autorégulation des médias, retour sur le parcours d’un pionnier animé par « une conviction chevillée à l’âme » : celle d’un journalisme professionnel et responsable.
Plus de 15 ans après avoir pris sa retraite, Ibrahima Souleymane Ndiaye ne s’attend plus forcément à être reconnu dans la rue. Pourtant, chaque soir, il s’invitait dans tous les foyers sénégalais en tant que présentateur vedette, reporter, ou réalisateur de documentaires marquants de la télévision nationale. Dans les années 80 où la petite lucarne était rare et précieuse, il ne passait pas inaperçu : les agents de la Radiodiffusion télévision nationale (Rts) devenant des figures publiques majeures, des « stars » respectées et reconnues dans la rue, portant sur leurs épaules une lourde responsabilité, celle d’informateurs du peuple, garants de la cohésion nationale et témoins privilégiés des premières transformations du Sénégal post-colonial. Aujourd’hui, le septuagénaire s’en souvient avec sa voix timbrée, marquée par des décennies de pratiques au micro. « Les temps ont beaucoup changé. Nous, nous avons vécu la belle époque, hein ! », sourit-il.
Une époque où « il y avait une seule chaîne de télévision », avec seulement douze reporters pour couvrir le pays et sept ou huit présentateurs pour assurer les journaux. De Guinguinéo aux bancs du Cesti Mais il suffit parfois d’un regard appuyé pour que vienne la phrase qui ramène l’ancien directeur de la télévision nationale de 2007 à 2009, à ses années de gloire sur le petit écran : « Je vous connais. Je vous ai beaucoup regardé à la télévision et c’est en partie grâce à vous que je suis devenu ce que je suis, vous avez participé à ma formation », lui lance un jour, à bord d’un avion, un fonctionnaire international. Le fait est anecdotique, mais derrière cette scène de reconnaissance, il y a surtout une longue histoire avec le journalisme sénégalais. En effet, Ibrahima Souleymane Ndiaye de son vrai nom Ibrahima Ndiaye porte cette histoire comme une mémoire vivante. Pendant plus de trois décennies, de la fin des années 70 au début des années 2010, celui que l’on surnomme Ndiaye 2 pour le distinguer d’un autre Ibrahima Ndiaye à la Rts a traversé les grandes mutations sociopolitiques du Sénégal avec l’éthique professionnelle chevillée au corps. Né en 1954 à Guinguinéo dans la région de Kaolack, ce fils de cheminot a grandi au milieu des rails, dans un Sénégal en pleine transition. À une époque où Guinguinéo fut un véritable nœud ferroviaire, il y effectue toute sa scolarité primaire, brièvement à l’école de Guinguinéo 1, puis à l’école de Guinguinéo 2 situé au quartier Campement, construite pour éviter aux enfants la traversée des voies ferrées. « Ma maman me tenait par le bras.
Elle me faisait traverser la gare, et quand elle finissait, elle me lâchait la main et je pouvais aller à l’école », se souvient-il. À l’époque, les journées se prolongent parfois par des parties de chasse avec les camarades. Lapins, lièvres et varans sont ramenés au village, puis viennent le thé, le pain tout chaud fraichement sorti de la boulangerie et les longues veillées. Des souvenirs d’enfance qu’il ressasse aujourd’hui avec une pointe de nostalgie. Alors comme un bon fils de cheminot, après son Cm2, sa mère souhaitait le voir intégrer l’école du chemin de fer de Thiès pour prendre la relève paternelle, mais son instituteur s’y oppose fermement. Dans la foulée, lui et six autres élèves de sa classe vont être directement orientés au lycée Charles de Gaulle de Saint-Louis, réservé à l’époque aux meilleurs élèves. Il y reste deux ans de 1967 à 1969 avant de rejoindre le lycée Malick Sy de Thiès où il obtient son Bepc puis son Baccalauréat et prend, « presque sur un coup de tête », le chemin du Cesti.
À l’école de la Rts Mais en réalité, pour Ibrahima Souleymane Ndiaye, la vocation journalistique était déjà là. Selon lui, il remonte à un soir de 1970, lorsqu’adolescent, il écoute à la radio des reporters raconter la Coupe du Monde au Mexique remporté cette année-là par les Brésiliens. « Je me suis pris à rêver en me disant : mais attends. Ces reporters-là, ils sont partout dans le monde. Ils sont témoins de tout, ça doit être un très beau métier. Et j’ai dit : Ah ! Moi, je veux devenir journaliste. », raconte-t-il. Dieu faisant bien les choses, en 1975 après, son Baccalauréat, en vacances à Dakar, il aperçut le fameux bus du Cesti surnommé le « Dragon » et découvre qu’il s’agit de l’école de journalisme. C’est ainsi qu’il postule au concours d’entrée. En octobre 1976, il est retenu parmi la 7e promotion aux côtés de Babacar Touré, Mamadou Koumé, Fatoumata Sow, Martin Faye, Sidy Gaye, Ibrahima Fall avec d’autres camarades venus d’autres pays africains. À sa sortie du Cesti, en 1979, Ibrahima Souleymane Ndiaye est recruté à la télévision nationale après avoir traversé une période de chômage. « Le chômage dont vous vous plaignez ne date pas d’aujourd’hui », rappelle-t-il, malicieusement.
Toutefois, dans ce tournant des années 1980-1981, période charnière marquée par l’émergence d’une génération de professionnels de l’audiovisuel, le jeune journaliste s’impose rapidement au sein de la rédaction de l’Office de Radiodiffusion Télévision du Sénégal (Orts) devenu la Rts en 1992. Aux côtés de pionniers comme Babacar Diagne, Mactar Sylla, Guila Thiam, Cheikhou Omar Seck et, notamment, Pathé Fall Dièye, puis de bien d’autres professionnels qui rejoindront la maison, il contribue à écrire quelques-unes des belles pages de l’information audiovisuelle sénégalaise. Sa trajectoire suscite encore le respect de ceux qui l’ont côtoyé. Abdoulaye Ndiaye, ancien collègue de la Rts et aujourd’hui formateur au Cesti, résume : « C’est un personnage qui a le journalisme chevillé à l’âme. » Le journaliste devenu passeur Il souligne sa « rigueur professionnelle », sa culture et son goût du reportage. « Il était également un bon reporter. On sentait la patte du professionnel », témoigne-t-il. De fait, son goût du terrain est d’ailleurs attesté par le genre grand reportage qu’il affectionnait tant et qu’il a contribué à vulgariser au sein de la rédaction de la télévision avec notamment son documentaire « Fruits et légumes du Sénégal ». Au-delà de son travail de reporter, Ibrahima Souleymane Ndiaye s’est illustré comme l’un des plus redoutables intervieweurs de sa génération. Son émission « Champ contre champ » demeure, à ce titre, un moment d’anthologie de la télévision sénégalaise.
Le journaliste chevronné laissera aussi son empreinte à la Rts comme directeur de la télévision. À ce poste, il lance notamment « Ndef Leng », consacré à la culture sérère, et « Kenkeliba », émission matinale qui rencontre un large écho et dont le concept sera ensuite repris par plusieurs chaînes sénégalaises. « Je voulais imprimer ma marque », explique-t-il. Après son départ de la télévision publique en 2011, il continue de mettre son expertise au service du paysage audiovisuel. C’est ainsi qu’il fonde « Bluecom-Stratégies », un cabinet de conseil et d’expertise en communication avec l’ancien journaliste du quotidien Le Soleil Cheikh Tidiane Fall. Auparavant, le doyen Ibrahima Souleymane Ndiaye a eu une carrière internationale à l’Uemoa durant le magistère de Cheikh Hadjibou Soumaré à la Commission, après son passage à la Primature en tant Chef de la Cellule communication. Mais porté par la défense des principes éthiques, c’est finalement au Tribunal des pairs du Cored qu’Ibrahima Souleymane Ndiaye trouve une autre manière de servir le métier.
Et au décès d’Eugénie Rokhaya Aw, il est élu à l’unanimité, en octobre 2022, à la présidence du Tribunal. Cette succession a pour lui une résonance particulière. Eugénie l’avait elle-même préparé à prendre le relais. Il parle d’un « passage de témoin post-mortem ». Aujourd’hui, son rôle dépasse la seule fonction institutionnelle. Analysant aujourd’hui, l’évolution du paysage médiatique, son diagnostic est sans concession. Pour le président du Cored, les défis de la presse sont colossaux allant de la confusion des genres sur les plateaux à la banalisation de la revue de presse par des animateurs en passant par la précarisation économique. Ainsi, en tant que « gardien du Temple », Ibrahima Souleymane Ndiaye plaide pour un journalisme fort, exigeant et respecté pour la bonne santé de la démocratie sénégalaise.
Par Souleymane WANE

