À l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), le coup d’envoi de l’affiche historique Sénégal-France n’attend pas 19 heures. Dans un campus social transformé en un chaudron de bruits et de couleurs, les étudiants vivent déjà le match de leur vie. Le « temple du savoir », s’est transformé en « temple de la ferveur ».
L’obscurité a quitté le campus, mais l’écho des chants résonne encore contre les façades des pavillons. Ici, le match a débuté depuis la veille. Lundi soir, un feu de camp a embrasé la zone A, brisant la routine des révisions. Des centaines d’étudiants, bras dessus bras dessous, torse nu, ont entonné les hymnes à la gloire des Lions du Sénégal. Une veillée patriotique aux allures de serment : celle d’un soutien indéfectible.
En ce milieu de journée du mardi 16 juin, le thermomètre s’affole. Le chaud soleil qui tape verticalement sur le béton de l’Ucad ne freine guère l’enthousiasme. Bien au contraire. Le campus social a des airs de jour de fête nationale. Partout, le vert-rouge-jaune s’impose à la vue. Les maillots côtoient les écharpes nouées aux poignets et les casquettes solidement vissées sur les têtes. La tension monte petit à petit, presque palpable, à mesure que les aiguilles tournent.
« Comme en 2002 ! »
Vingt-quatre ans après le hold-up historique de Séoul et le but légendaire de feu Papa Bouba Diop, l’histoire bégaie, mais le statut du Sénégal a changé. Avec deux couronnes de champions d’Afrique (2021 et 2025) bien vissées sur la tête, le complexe n’existe plus. Certes, la France de Kylian Mbappé avance avec son titre mondial de 2018 et sa finale de 2022, mais sur le bitume du campus social, on refuse de courber l’échine.
Croisé près des couloirs de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Mor Amar affiche un sourire conquérant. Pour lui, le papier ne dicte pas la loi du terrain :« Aujourd’hui, c’est le grand jour. Comme en 2002, on va encore battre la France. Nous sommes les champions d’Afrique et nous avons les joueurs pour marquer cette Coupe du monde », déclare t-il tenant son vuvuzela.
Le cœur du réacteur se trouve sur la célèbre place Omar Pène. Au milieu du va-et-vient des techniciens qui s’activent pour monter l’écran géant de la fan zone offerte par la direction du COUD (Centre des œuvres universitaires de Dakar), le public prend déjà position. Il reste pourtant un peu moins de cinq heures avant le coup d’envoi. Qu’importe. Les premières places sur les bancs et les rebords des murets s’arrachent déjà.
L’ambiance sonore est assourdissante. Les cris stridents et le bourdonnement des vuvuzelas fusent de toutes parts, coupant court aux discussions.
Pour Ibrahima Diallo, étudiant en première année à la Faculté des Sciences, le choc est total. Arrivé récemment dans l’univers universitaire, il observe le spectacle, les yeux grands ouverts, fièrement moulé dans son maillot floqué au nom de Sadio Mané :« C’est la première fois que je vis ça au campus. Je peux déjà dire qu’il n’y a pas meilleure ambiance. Depuis hier, je suis plongé dans le match. C’est incroyable comment les étudiants aiment ce pays. »
L’appel de la patrie
Dans cet espace, le football dépasse largement le cadre des tactiques et du ballon rond. C’est une affaire de communion nationale. Maty Fall, un bandeau tricolore sénégalais solidement noué autour du front, incarne cette union sacrée.
« Franchement, je ne comprends rien au foot, avoue-t-elle dans un éclat de rire. Mais quand il s’agit du Sénégal, je supporte le mieux possible. C’est le pays qui appelle ! »Et lorsqu’on lui demande son pronostic pour ce premier choc du groupe I, l’étudiante ne tremble pas : un 2-0 sec et net en faveur des Lions.
À l’Ucad, la foi soulève les montagnes et balaie les doutes face à la bande de Michael Olise. Les Bleus sont prévenus : si le match se joue d’abord dans les têtes et dans le cœur, les étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop ont déjà marqué le premier but de la ferveur. Tout le campus retient désormais son souffle, prêt à rugir dès les premières foulées de ses protégés sur la pelouse du MetLife Stadium.
Djibril DIAO


