Certains lutteurs ont marqué l’arène par leurs exploits avant de se réinventer ou de se reconvertir après leur carrière sportive. La rubrique « Que sont-ils devenus ? » raconte leur vie d’après-carrière. Aujourd’hui, coup de projecteur sur Salif Diallo, alias Gambien, ancien lutteur de l’écurie « Boul Faalé » devenu agent de sécurité mais dont la nouvelle vie est aujourd’hui bouleversée par un litige foncier.
Gambien, surnommé le « Scorpion » de Boul Faalé, a été l’un des derniers représentants de la génération qui a gravité autour de Tyson et d’Eumeu Sène. À son époque, il avait réussi à se faire une place parmi les espoirs les plus prometteurs de l’écurie.
Son histoire commence loin des grandes enceintes dakaroises. C’est en Gambie que l’aventure prend forme. « Le combat entre Tyson et Mor Fadam, disputé en Gambie le 8 juillet 2001, m’avait trouvé sur place. Après, certains membres de mon entourage me disaient que j’étais Sénégalais et que je devais rentrer pour suivre une carrière de lutteur, un sport qui était déjà une passion pour moi », raconte le natif de Tamba dans le Sénégal oriental.
Encore très jeune, Salif Diallo quitte donc la Gambie pour Dakar. Une fois dans la capitale, il se rapproche de la plage de Yarakh, située non loin de son domicile et très fréquentée par les lutteurs. Il y passe pratiquement toutes ses soirées à s’entraîner et à défier ceux qui viennent s’y exercer.
« Chaque soir, je m’y retrouvais et je battais presque tout le monde. Ceux qui venaient, lutteurs comme simples spectateurs, ne connaissaient pas mon nom et m’appelaient “Boy Gambien”. C’est à partir de là qu’ils m’ont suggéré de me faire appeler Gambien », explique-t-il.
Le surnom va finalement devenir son identité.
Sacre du Claf
Mais pour atteindre le haut niveau, il lui fallait intégrer une véritable écurie. Il rejoint ainsi « Boul Faalé », une structure qui faisait alors partie des plus grandes écoles de lutte du pays, sous la direction de Tyson.
Pour son premier combat, Gambien se rend en Casamance. Opposé à Pape Fall, il s’impose. Le combat, organisé par le défunt promoteur Serigne Modou Niang, constitue le premier acte d’une carrière qui allait rapidement prendre de l’ampleur.
Après cette première victoire, un autre défi lui est proposé : Nar Touré, fils de l’ancien champion Toubabou Dior. À l’époque, ce dernier jouissait d’une solide réputation et était un adversaire redoutable.
« Son avance avait traîné à l’écurie Boul Faalé pendant des jours sans que quelqu’un ose l’affronter. J’avais demandé à Eumeu Sène et à Tyson de me le proposer. Ceux qui le fuyaient savaient que c’était un géant qui avait remporté à plusieurs reprises les tournois dits “Les 72 heures de Mbaye Guèye”, se remémore-t-il.
Loin d’être intimidé, Gambien relève le défi. Le jour du duel, il fait étalage de courage, de bravoure et de témérité pour dominer le fils de Toubabou Dior.
Cette victoire attire l’attention de Gaston Mbengue. Ce dernier l’intègre au Championnat de lutte avec frappe (Claf), pour l’édition 2007-2008. Gambien se retrouve dans une poule relevée, en compagnie de Nar Touré (encore), Katy 2 et Bismi Ndoye. Il réalise un parcours remarquable en remportant ses trois combats et termine en tête de sa poule.
Mais le meilleur reste à venir. Le 4 janvier 2009, au stade Demba Diop, Gambien dispute la finale du Claf face à Ness de Lansar. Il s’impose et décroche le trophée.
Cette victoire confirme surtout son statut de grand espoir de « Boul Faalé » et renforce son image de lutteur difficile à manœuvrer. Son remake contre Nar Touré reste d’ailleurs dans les mémoires.
En effet, lors de leur affrontement, alors que le fils de Toubabou Dior était en difficulté, son frère était intervenu pour tenter de le sortir de l’emprise de Gambien. Un épisode qui illustre l’intensité des combats de cette époque et le tempérament du jeune lutteur.
Après son sacre au Claf, Gambien devient progressivement l’un des principaux éléments de « Boul Faalé ». Aux côtés de Tyson et d’Eumeu Sène, il participe à maintenir le flambeau de l’écurie.
Mais l’ascension va connaître un sérieux coup d’arrêt. Le 6 mars 2010, au stade Demba Diop, il affronte Khadim Ndiaye 2, surnommé le « Bulldozer de Thiaroye-sur-Mer ». Cette fois, le Scorpion tombe. Un revers qui lui reste encore en travers de la gorge.
Une nouvelle vie brisée
« Cette défaite est la plus amère de ma carrière. Je ne devais pas perdre ce combat », regrette-t-il.
Après cette contre-performance, sa carrière entre dans zone de turbulences. Les combats se font rares et Gambien traverse une saison blanche en 2010-2011.
À cela s’ajoutent les tensions qui secouent « Boul Faalé » ; lorsque les relations entre Tyson et Eumeu Sène commencent à se détériorer. Gambien se retrouve ainsi face à un dilemme.
Très attaché à ses deux mentors, il envisageait même de quitter l’écurie si la crise persistait. Pour lui, « Boul Faalé » dépassait le simple cadre d’une école de lutte et était une famille à laquelle il était profondément attaché.
Après plus de deux années sans véritable compétition, il obtient enfin une occasion de relancer sa carrière. Le promoteur Aziz Ndiaye lui offre un combat contre Baye Peulh de Rock Énergie, le 1er mai 2013.
Mais pour son grand retour, le « Scorpion » ne parvient pas à retrouver la pleine mesure de son potentiel. Baye Peulh s’impose et plonge encore davantage Gambien dans le doute.
Il réussit toutefois à relever la tête. Le 19 avril 2015, à Kaolack, il domine King Kong. Cette victoire lui permet de renouer avec le succès, même si elle ne suffit pas à relancer durablement sa carrière.
Le 3 janvier 2016, il s’incline devant Bébé Saloum.
Entre-temps, « Boul Faalé » a perdu une grande partie de ses pensionnaires. Eumeu Sène et plusieurs autres lutteurs ont pris une autre direction. Valdo et Gambien figurent alors parmi ceux qui restent attachés à la philosophie de l’écurie.
Depuis plusieurs années, Gambien s’est progressivement éloigné des projecteurs. Il s’est reconverti dans la sécurité. Il s’installe notamment à Nguékhokh, où il travaille comme agent de sécurité aux côtés du maire de la localité.
Gambien pensait alors avoir définitivement tourné la page de l’arène et construit une nouvelle vie. Mais son quotidien va être bouleversé par une mésaventure foncière qui lui fait perdre une grande partie de ses économies.
« À Nguékhokh, j’avais pris toutes mes économies pour acheter un terrain. J’y avais construit une maison et j’y logeais. Mais un jour, quelqu’un s’est présenté pour dire que le site lui appartenait et avait des documents judiciaires pour récupérer mon bien », confie-t-il, très affecté.
Cette mésaventure l’a profondément attristé. Après avoir consacré une grande partie de sa jeunesse à la lutte, il pensait pouvoir tourner définitivement la page et se construire une existence plus stable.
Mais la perte de sa maison le replonge dans l’incertitude. Et c’est précisément dans cette période difficile que l’idée d’un retour dans l’arène germe dans sa tête.
Un certain Yamou Sarr, habitant à Mbour, entend jouer un rôle dans ce retour. « Nous avons décidé que Gambien signe son retour dans l’arène. Le fait qu’il a perdu sa maison nous fait mal. On veut le soutenir et lui trouver un combat pour revenir », affirme-t-il.
À plus de dix ans de ses dernières grandes heures, le « Scorpion » rêve donc d’une nouvelle vie dans la lutte. Gambien sait évidemment que le temps a passé et que l’arène a profondément changé.
Mais il garde intacte une conviction : ne jamais reculer devant un défi. Le « Scorpion » n’a peut-être plus les mêmes crocs qu’au temps de sa splendeur. Mais il espère encore pouvoir piquer une dernière fois.
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ

