Ces derniers temps, les vidéos générées par l’intelligence artificielle, mettant en scène des animaux animés, envahissent les réseaux sociaux. Au Sénégal, le phénomène relance le débat sur l’usage de ces nouveaux outils numériques et sur la capacité de l’Afrique à en tirer véritablement profit.
Il y a quelques jours se tenait pourtant un événement consacré à la réduction du retard accusé par l’Afrique dans la course au numérique : la Rentrée numérique de Gaïndé 2000, organisée les 8 et 9 septembre. Une initiative qui rappelle l’urgence pour le continent de ne pas rester à la traîne dans une révolution technologique qui transforme déjà en profondeur les économies et les sociétés.
Mais au-delà de la maîtrise des outils, une question essentielle se pose : comment utiliser l’intelligence artificielle pour valoriser l’Afrique, renforcer sa compétitivité et contribuer à son développement ?
Le continent peut certes ambitionner de combler une partie de son retard. Encore faut-il savoir tirer pleinement parti de ces technologies, devenues incontournables dans la transformation numérique des États, des entreprises et des sociétés.
Entre innovation et course au buzz
Au Sénégal, certains compatriotes s’illustrent déjà par des initiatives porteuses. C’est notamment le cas de Ndiaye Dia avec le SALTIS ou encore de Papa Demba Thiam, avec le PETIS 2.0 en gestation. Des démarches qui illustrent les possibilités offertes par le numérique lorsqu’il est mis au service de projets structurants.
À côté de ces initiatives, d’autres usages de l’intelligence artificielle semblent davantage guidés par la recherche de visibilité. Pour engranger des « vues », gagner des abonnés et être les premiers à occuper le terrain du buzz, certains créateurs multiplient les vidéos mettant en scène « Bouki », l’hyène, et ses compères.
Le problème n’est évidemment pas l’utilisation de ces personnages issus de notre imaginaire populaire. Bien au contraire. Leur potentiel narratif et culturel est considérable. Mais encore faudrait-il dépasser le simple registre du divertissement pour produire des contenus susceptibles d’informer, d’éduquer ou de valoriser notre patrimoine.
« Leuk » plutôt que le simple buzz
Les créateurs de ces contenus gagneraient peut-être à s’inspirer davantage de la ruse de « Leuk », le lièvre, qu’ils aiment pourtant mettre en scène et caricaturer. Ces figures animales, profondément ancrées dans notre culture et notre tradition orale, pourraient servir de support à des contenus éducatifs, historiques ou culturels innovants.
L’intelligence artificielle pourrait ainsi permettre de revisiter les contes de notre enfance, de transmettre des savoirs aux nouvelles générations, de raconter l’histoire du Sénégal ou encore de promouvoir nos langues et notre patrimoine auprès d’un public plus large.
Au lieu de cela, la course au buzz semble parfois prendre le dessus. Plus surprenant encore, les créateurs de ces vidéos en viennent à se disputer la primeur de l’idée, chacun revendiquant d’avoir été le premier à exploiter le filon. Une querelle qui illustre surtout la rapidité avec laquelle une innovation technologique peut se transformer en phénomène de mode.
Pourtant, ces jeunes créateurs ne sont pas dénués de mérite. Manipuler ces outils, générer des images animées, produire des séquences cohérentes et les diffuser exige déjà une certaine maîtrise technique. La question est donc moins de savoir s’ils savent utiliser l’IA que de déterminer à quelles fins ils choisissent de l’utiliser.
Faire de l’IA un outil de développement
L’enjeu dépasse largement les vidéos qui font rire sur les réseaux sociaux. L’intelligence artificielle devrait surtout être mobilisée pour préparer l’avenir numérique de l’Afrique : améliorer l’éducation, renforcer la santé, développer l’agriculture, faciliter l’accès aux services publics, soutenir les entreprises et valoriser les cultures et les langues africaines.
Au Sénégal, réduire l’IA à des contenus destinés à « saouler » le public, parfois en faisant découvrir aux enfants de nouvelles insultes ou des expressions dénuées de véritable intérêt, revient à passer à côté d’une partie de son potentiel.
L’Afrique est pleinement engagée dans la transformation numérique. Mais l’écart avec les grandes puissances technologiques risque de continuer à se creuser si le continent ne parvient pas à dépasser la simple consommation des innovations pour devenir lui-même un espace de création, d’expérimentation et de production technologique.
« Bouki » peut certes faire rire. Mais l’enjeu, désormais, est de faire de l’intelligence artificielle un véritable levier pour penser, raconter et construire l’Afrique de demain.
Fatou NGOM


