Né en 1988 à Nganda, dans la région de Kaffrine, l’entrepreneur Talla Loum a quitté les bancs en classe de troisième, en 2006, avant de rallier Dakar pour devenir marchand ambulant. Aujourd’hui à la tête de Loumen Business Group, une entreprise spécialisée dans le nettoyage, son ambition est de contribuer à rendre la capitale sénégalaise, Dakar, plus propre et à offrir aux jeunes des raisons de croire en leur pays.
Il y a, dans le parcours de Talla Loum, fondateur et actuel directeur général de Loumen Business Group, une succession de virages qui auraient pu briser une ambition. Il en a fait, au contraire, les étapes d’une ascension. Né en 1988 à Nganda, dans la région de Kaffrine, il grandit dans une famille d’agriculteurs. Il fréquente l’école primaire de sa commune avant de poursuivre ses études au lycée Babacar Kobar Ndaw de Kaffrine. Arrivé en classe de troisième en 2006, il échoue au Bfem. C’est ainsi qu’un premier tournant s’opère dans sa vie. Le jeune Saloum-Saloum prend alors la décision radicale non seulement de quitter l’école, mais surtout de s’exiler à Dakar, comme pour faire un pied de nez à cet échec et à l’environnement dans lequel il s’est produit. « Après cet échec, j’ai décroché de l’école et je suis venu à Dakar pour être marchand ambulant », raconte-t-il.
Pendant plus d’une décennie, de 2007 à 2019, le commerce, notamment ambulant, devient son quotidien. Il arpente les rues et les quartiers de la capitale, son paquetage sur les épaules. Une activité éprouvante, mais dont il apprend à relativiser la pénibilité. « Quand tu es fils d’agriculteur, être marchand ambulant, ce n’est pas dur pour toi, parce que tu as l’habitude de porter des charges lourdes », raconte-t-il. Toutefois, derrière le vendeur ambulant se cache déjà un homme qui rêve d’autre chose. Alors, en 2019, le désir d’ailleurs finit par envahir Talla, qui succombe à la tentation de l’émigration clandestine. Il tente sa chance au Maroc pour rallier l’Europe par la mer. Mais cette aventure, qui constitue un deuxième tournant dans sa vie, tourne court. À Tanger, Talla est arrêté. Transféré vers Fès, puis à Nador, il passe quinze jours en détention dans une prison marocaine avant d’être refoulé vers le Sénégal.
Apprendre en marchant
Mais à cet instant difficile, où tout va mal, Talla, toujours fidèle à lui-même, choisit de répondre à l’adversité par l’humour. Lors du rapatriement, en effet, les agents demandent aux migrants de décliner leur identité. « Il y en avait qui disaient Massamba, d’autres Moustapha. Moi, je suis resté un moment et je leur ai dit : Je m’appelle Macky Sall », raconte-t-il, guilleret. La plaisanterie provoque les moqueries des autres migrants et des agents, qui lui lancent : « Mais toi, le président de la République, que cherches-tu ici ? Au lieu de diriger ton pays, tu prends les routes de la migration », se rappelle Talla. Pourtant, c’est ironiquement lors de cette épreuve qu’intervient le déclic. Talla Loum rentre à Dakar avec une conviction chevillée au corps : il ne repartira plus. Pour lui, le succès doit désormais se bâtir au Sénégal. Il reprend son activité au marché. Puis, un jour, une question lui traverse l’esprit : « Je me suis assis et je me suis dit : pourquoi pas moi, créer une entreprise ? », dit-il. Cette interrogation devient le point de départ d’une nouvelle vie.
Talla se rend alors aux bureaux de l’Apix afin de se renseigner sur les démarches administratives. C’est là qu’une rencontre fortuite va contribuer à sceller son destin d’entrepreneur. « Dieu a fait que j’y ai rencontré un gars. On a discuté, je lui ai montré mon Ninea, parce qu’en 2008, j’avais créé une entreprise de commerce juste pour pouvoir obtenir un visa et voyager. Il m’a dit qu’il travaillait dans le nettoyage. En examinant mes documents, il m’a fait remarquer qu’il me manquait beaucoup de choses pour la création de mon entreprise, telles que le nom de l’entreprise, la Tcsa (taxe communale sur le statut des activités), etc. », se rappelle-t-il.
Alors, inspiré par cet échange et armé de ces conseils, Talla Loum effectue sans attendre les démarches nécessaires et crée officiellement, lui aussi, sa société de nettoyage : Loumen Business Group. Il prend ensuite l’initiative de rédiger lui-même ses courriers et de faire le tour des ministères pour les déposer. C’est alors qu’une découverte l’interpelle sur son nouveau statut. Ses demandes sont désormais traitées et les réponses lui sont adressées directement en qualité de directeur général. « Je me suis aperçu que lorsque des services m’écrivaient en retour après quelques sollicitations, ils m’écrivaient en tant que directeur général. Je me suis dit : Ah ! ça, c’est quelque chose ! Le marchand ambulant que je suis est désormais directeur général », raconte-t-il, souriant. Ce détail devient pour lui une source de motivation.
Naissance de Loumen Business
Dans la foulée, le tout jeune entrepreneur découvre dans « Le Soleil », dit-il, l’annonce d’un marché de nettoyage avec l’Office national de l’assainissement du Sénégal (Onas). Ce fut son premier véritable test. Il achète le cahier des charges, le remplit et dépose son dossier. Mais au dépouillement, le verdict est sans appel : il lui manque presque tout. « Je n’avais pas de quitus, pas d’Ipres, pas de Caisse de sécurité sociale, pas d’attestation de non-faillite. Je n’avais rien. Je n’avais que le registre de commerce », apprend-il. Mais au lieu de considérer cet échec comme une fin, il en fait une formation accélérée. Il retourne chercher les documents qui lui manquent, régularise sa situation et se prépare à la prochaine opportunité.
Celle-ci arrive avec la Société de gestion des infrastructures publiques des pôles urbains de Diamniadio et du Lac Rose (Sogip SA). La structure lance un marché de nettoyage pour son siège et le Stade Arena. Talla Loum postule. À sa grande surprise, il obtient un lot. Nous sommes en 2023. Pour lui, ce marché constitue le véritable acte de naissance de Loumen Business Group. « C’est la deuxième fois que je participais à un marché et j’ai gagné », se réjouit-il.
Aujourd’hui, son entreprise individuelle se développe. Elle intervient dans le nettoyage de bureaux, mais aussi dans le nettoyage de fin de chantier. Elle collabore avec plusieurs structures, notamment la Sogip, Kilimane Entreprise, l’Olympique Club et d’autres partenaires. Selon les besoins, Loumen Business Group peut mobiliser jusqu’à une cinquantaine de personnes.
Mais Talla Loum ne veut pas s’arrêter là. Son ambition est désormais de passer du nettoyage des bâtiments à une action plus globale sur la propreté urbaine. « Dans les autres pays que j’ai vus, c’est très propre. Dans notre pays, quand tu marches dans les rues, partout il y a du sable. Ça me fait mal », remarque-t-il.
De cette observation est née son idée de projet « Zéro sable sur le goudron à Dakar ». L’objectif est de mettre en place un dispositif de nettoyage régulier des grands axes de la capitale afin d’éviter que le sable ne recouvre progressivement le bitume et ne transforme les routes en sources permanentes de poussière. À l’approche notamment des Jeux olympiques de la jeunesse, l’entrepreneur estime que Dakar doit pouvoir offrir une image plus propre aux visiteurs. « Je ne veux pas que les étrangers viennent et voient notre pays avec tout ce sable sur le goudron », souhaite Talla Loum.
Le rêve d’une capitale plus propre
Il rêve ainsi de présenter son projet au président de la République et d’obtenir l’accompagnement de l’État. « Si le Président pouvait nous recevoir pour qu’on lance ce projet “Anti-sable” à Dakar… », souhaite-t-il.
Derrière cette proposition, il y a une ambition entrepreneuriale, mais aussi une forme de patriotisme économique, car, pour Talla, les jeunes doivent être au cœur de la transformation du pays. « Personne ne viendra travailler à notre place dans notre pays. Il n’y a que nous, la jeunesse, qui pouvons le gérer », croit-il.
Pour ce père de famille, marié à deux épouses et père de trois filles, le message adressé à la jeunesse est clair : l’avenir s’écrit ici. En transformant son parcours d’exilé manqué en success-story de l’entrepreneuriat social, Talla Loum souhaite démontrer que la résilience et l’engagement citoyen peuvent assainir non seulement les rues de Dakar, mais aussi le paysage économique national.
Par Souleymane WANE (texte) et Omar SAMB (photo)

