L’intelligence artificielle ne sert plus seulement à rédiger des textes, créer des images ou répondre à nos questions. Elle s’invite désormais dans un autre univers, beaucoup moins rassurant : celui de la cybercriminalité. Des réseaux criminels l’utilisent pour produire de faux contenus, imiter des voix, usurper des identités et rendre leurs escroqueries toujours plus crédibles.
Une nouvelle réalité qui oblige les internautes à revoir leurs réflexes face aux contenus numériques. Selon Interpol, l’intelligence artificielle est désormais liée à 55 % des cybercrimes signalés en Afrique. Les criminels utilisent notamment cette technologie pour automatiser leurs opérations, produire des messages personnalisés, créer de faux profils et faciliter les campagnes d’hameçonnage.
Le changement est important. Hier, une tentative d’escroquerie pouvait être relativement facile à repérer : fautes d’orthographe, messages mal rédigés, profil douteux ou demande inhabituelle. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle permet aux fraudeurs de produire des contenus beaucoup plus convaincants et adaptés à leur cible.
Imaginez recevoir un message vocal d’un membre de votre famille vous demandant de lui envoyer de l’argent. Vous reconnaissez sa voix, son ton et sa manière de parler. Pourquoi douter ? Pourtant, cette voix peut désormais être reproduite artificiellement à partir de quelques secondes d’enregistrement. Même scénario avec la vidéo. Un responsable d’entreprise peut apparaître à l’écran, avec son visage et sa voix, pour demander à un collaborateur d’effectuer un virement urgent.
L’image semble réelle. Le message paraît cohérent. Mais derrière cette apparente authenticité, peut se cacher une fabrication numérique. C’est là que réside l’une des grandes forces de l’IA pour les cybercriminels : elle ne permet pas seulement d’attaquer les machines. Elle permet surtout d’attaquer la confiance.
En Afrique, le risque est d’autant plus important que la transformation numérique progresse rapidement. Smartphones, réseaux sociaux, commerce en ligne et services financiers numériques occupent une place croissante dans le quotidien. Cette évolution offre de nouvelles opportunités économiques, mais elle crée aussi de nouvelles portes d’entrée pour les fraudeurs. Les chiffres donnent une idée de l’ampleur du phénomène.
Selon Interpol, les pertes liées à la cybercriminalité en Afrique sont passées de 192 millions de dollars en 2024 à 484 millions en 2025, tandis que le nombre de victimes identifiées est passé de 35 000 à 87 000. Le problème dépasse désormais largement les particuliers. Le secteur financier est lui aussi directement concerné. Le Financial Stability Board, qui surveille les risques pesant sur le système financier mondial, a récemment placé les cyberrisques liés à l’intelligence artificielle parmi ses principales préoccupations.
L’IA pourrait en effet permettre de mener des attaques plus rapides, plus sophistiquées et potentiellement plus difficiles à contenir. Face à cette évolution, la réponse ne peut pas être uniquement technologique. Les logiciels de sécurité doivent évoluer, les entreprises renforcer leurs systèmes et les autorités améliorer leur capacité à enquêter sur ces nouvelles formes de criminalité. Mais les citoyens ont eux aussi un rôle essentiel à jouer.
Il faut désormais apprendre à douter. Douter d’un message qui réclame une action urgente. Douter d’un compte qui semble être celui d’un proche. Douter d’une vidéo qui provoque une émotion immédiate. Et surtout, vérifier avant de partager, de cliquer ou d’envoyer de l’argent. Un appel téléphonique peut confirmer une demande.
Un deuxième canal peut permettre de vérifier l’identité d’un interlocuteur. Une recherche rapide peut parfois révéler qu’une information présentée comme vraie ne l’est pas. L’intelligence artificielle nous oblige donc à développer une nouvelle forme de vigilance : le doute numérique.
Car si nos yeux, nos oreilles et même nos conversations peuvent être imités par une machine, nous devons apprendre à ne plus confondre apparence et vérité. L’IA peut être un formidable outil de progrès. Mais utilisée par des cybercriminels, elle peut aussi transformer une simple arnaque en véritable industrie.
Dans ce Nouveau Monde numérique, la question ne sera donc plus seulement : « Est-ce que cette image est vraie ? » ou « Est-ce bien la voix de mon proche ? » Il faudra aussi demander : « Comment puis-je le vérifier ? » Parce qu’à l’ère de l’intelligence artificielle, notre meilleur antivirus pourrait finalement être celui que nous avons tous entre les oreilles : notre esprit critique.
Par Cheikh Tidiane NDIAYE

