Nichée au cœur du fleuve Sénégal, l’île de Bopou Thior semble aujourd’hui figée dans une sérénité méditative. Pourtant, sous son sable et ses jardins, se cache le berceau industriel et nourricier du pays. À travers les souvenirs d’Adja Aïda Ndiaye, doyenne de l’île, nous redécouvrons l’histoire de cette « extrémité des terres cultivables » qui, grâce à son argile et sa première briqueterie d’Afrique, a fourni les matériaux essentiels à l’édification de Saint-Louis, Dakar et Gorée.
Bopou Thior dégage une sérénité propice à la méditation. Les habitants, bien que très hospitaliers, semblent davantage préférer les grandes cours communes ensablées à la berge ensoleillée. Réunie en cet après-midi autour d’une théière fumante, la famille de Ibrahima Diop profite des leçons d’histoire d’une vieille dame. Âgée de 75 ans, Adja Aïda Ndiaye est la doyenne de l’île. Elle est née et a grandi à Bopou Thior.
Soigneusement vêtue d’un grand boubou, elle se souvient de ses échanges avec son défunt père qui l’entretenait de l’histoire de l’île. Selon elle, Bopou Thior a pour la première fois été habité par ses arrière-grands-parents. L’élocution calme, la voix pesante, elle raconte comment Bopou Thior est passé d’une île incontournable pour les Saint Louisiens à une localité quasiment oubliée. Dans son récit, Adja Aïda Ndiaye ressent comme un besoin impulsif de préciser que le véritable nom de Bopou Thior (nomenclature administrative) est « Bopou u joor » en wolof. “Bopou” pour désigner une extrémité et « Joor » pour indiquer une terre arable.
Cette distinction purement pédologique donne du sens au récit d’Adja Aïda Ndiaye qu’elle a reçu de ses parents et grands-parents. « Les anciens désignaient l’île comme l’extrémité des sols cultivables. Notre localité a longtemps été une terre d’agriculture et de maraîchage, grâce à la qualité du sol et de l’eau. Il fut un temps où les femmes de la Langue de Barbarie traversaient le fleuve avec leurs calebasses pour s’approvisionner en eau douce. Je suis moi-même témoin de cette époque où Bopou Thior a grandement contribué à fournir eau et légumes frais à nos voisins de l’autre côté », se remémore l’ancienne maïeuticienne, témoin et actrice de l’époque où les femmes accouchaient accroupies et sans péridurale.
Le regard perçant, Adja se remémore jusque dans les détails, l’histoire que son père lui a transmise à propos de l’île de Bopou Thior. Sa narration est entrecoupée par les gorgées de thé qu’elle absorbe bruyamment. Bopou Thior abrite également la première briqueterie de l’Afrique dont les vestiges sont encore visibles. Ce site répertorié dans la liste des sites et monuments historiques du ministère de la Culture a produit les premières briques rouges. Bopou Thior se définit historiquement comme la première fabrique de matériaux de construction qui ont permis de bâtir Dakar, Gorée, Rufisque et Saint-Louis.
« Les petites briques rouges que vous voyez un peu partout ont été pour la première fois cuites à Bopou Thior », déclare la matriarche, avec grande fierté. Elle ajoute que de ce sol limoneux par endroit a également été extraite une matière liante pour ériger les premiers bâtiments du Sénégal. Bop Thior a tenu le haut du pavé durant de longues années. Cependant, en 1980, l’ile a subi un événement qui allait changer le cours de son histoire. Il s’agit de la construction du barrage de Diama.
Assane FALL

