« Bakari ak Daramaan, Aram Lô, Kumba Caam, Buguma Penda, Fatim Penda, Xaar Yàlla Bopou u Coor » ? Certain, vous l’aviez celle-là ! Effectivement, il s’agit bien de l’ascendance patrilinéaire de Serigne Babacar Sy, premier Khalif de Maodo. La lignée de ce Wali au sourire singulier relevé par un diastème, l’homme au tarbouch et intimement lié à Bopouu Thior. Cette île paisible, plus ancienne, sœur aînée de Saint-Louis, garde ses secrets bien enfouis sous le sol sablonneux appelé « suff’us joor ». De toute évidence, il y a là matière à creuser pour trouver l’origine du nom de l’île. L’histoire de cette oasis écrite sur le sol parfois fin, parfois boueux se conserve dans le cimetière, mais aussi dans la mémoire des anciens.
Gokhou Mbathie. De belles éclaircies, des mouettes rieuses, une odeur fétide et beaucoup d’ordures. Ce portrait de la berge du Fleuve Sénégal qui coule de manière inexorable vers l’Atlantique est à la fois désagréable et impressionnant. La main de l’homme semble ne jamais s’arrêter de salir une nature pourtant si généreuse. Mais bon, voyons le bon côté des choses : ces arêtes de poisson et autres entrailles arrachées et jetées ici semblent nous valoir d’agréables chants d’oiseaux qui se mêlent à scènes de sournoiserie et de malice pleine d’enseignements. Ce sont celles produites par ces chats rachitiques porteurs de balafres issues de batailles vitales antérieures.
C’est dans ce décor qu’une pirogue accoste en provenance de Bopou Thior. À son bord, deux jeunes garçons non pubères, Mamadou et Alphousseyni Diop. Ils ont traversé le fleuve pour venir chercher de la glace afin de conserver les produits de la pêche du jour. Cependant, le plus grand, Mamadou Diop, semble inquiet. Pullover rouge, short flasque trempé, il tremble. Peut-être a-t-il attrapé froid avec le vent qui souffle ? Non. Il vient de réaliser qu’il a égaré la « grosse somme » de 1.000 FCfa emportée par les rafales de vent. Le problème, c’est lui que j’attendais, presque par hasard et sans conviction, pour gagner l’île. Il faut dire qu’aucune navette régulière n’assure la liaison entre Bopou Thior et Gokhou Mbathie, à l’exception des embarcations privées des riverains.
Mamadou est tétanisé à l’idée de rentrer sans la commission de son oncle. Même s’il est d’accord de me transporter gratuitement, il reste à la fois méfiant et préoccupé. Je lui propose alors de lui prêter la somme perdue qu’il devra me payer un jour. Il accepte le marché. Mais après quelques minutes de réflexion, il change d’avis. « Tenez votre argent. Je ne suis pas sûr d’avoir un jour de quoi vous rembourser », lâche-t-il. Il cligne des paupières, les yeux tombants et la mine triste sous l’ombre d’une casquette qui semble porter les traces de son dur labeur de pêcheur.
Îlot de bienveillance, terre d’hospitalité Il m’en fallait plus pour savoir que ce garçon issu de l’île de Bopou Thior a été éduqué avec beaucoup de rigueur. Il y avait, dans son comportement, le témoignage d’une probité morale qui rendait encore plus belle cette aventure.
L’île apparaît comme le dernier refuge des honnêtes personnes, celui des gens simples aux âmes pures. Les petites mains rugueuses de Mamadou Diop tiennent le poignet du moteur de la barque. Bopou Thior regarde de face Gokhou Mbathie dont elle est séparée de deux kilomètres des flots troubles. La traversée dure sur une vingtaine de minutes. Elle dévoile, de manière progressive, une plage parsemée de cocotiers, de filaos et de quelques pirogues ancrées dans une bande de sable fin. Le paysage donne du cyan au bleu du ciel.
Un spectacle est digne des meilleures descriptions exégétiques du paradis. À quelques nuances près. Bopou Thior semble déserte à priori. La seule présence humaine est celle d’un homme assis à même le sol défaisant des filets de pêche. Le visage fermé, il attendait impatiemment le petit piroguier qu’il avait envoyé chercher de la glace. Furieux, il estime que le jeune garçon a trop duré sans se douter de la raison. Il se saisit aussitôt de la commission tant attendue pour conserver ses produits qu’il compte écouler le lendemain pour assurer la dépense quotidienne.
Son nom est Ibrahima Diop. Un homme affable et accueillant. Malgré sa colère contre le jeune Mamadou Diop, il garde un large sourire comme une aumône pour « le voyageur indigent », comme recommandé dans le Coran. Fervent musulman, disciple tidiane de toute évidence, Ibrahima nous accueille chez lui. Son épouse d’une bonté qui a déserté les grandes villes prend le relais. Bientôt 16 heures sur l’île, l’heure du déjeuner est passée depuis bien longtemps. Ibrahima a donné ordre que son « Cebbu Jën bu weex » (riz blanc au poisson) agrémenté d’une belle pâte onctueuse de bissap soit donné à l’invité. Elle enchaîne avec du jus de fruits, du thé à la menthe… Bref la totale alors qu’elle est prise au dépourvu.
L’épouse d’Ibrahima, ambassadrice de Bopou Thior, a réalisé des prouesses culinaires qui mettent la « Teranga de Ndar » (l’hospitalité de Saint-Louis) en position latérale de sécurité. Mais rien d’étonnant. Bopou Thior est une vieille terre de plusieurs décennies, longtemps habitée par une hospitalité qui n’a d’égal que la beauté de l’île. L’histoire de ce joyau entouré de part et d’autre par le Fleuve Sénégal remonte à très loin. Sa notoriété est associée à la famille maraboutique de Tivaouane, même si le lien ne semble pas évident.
Assane FALL

