Visiter « Les Dents de la mer », du nom de l’ancienne demeure du premier chef de l’État du Sénégal, c’est rencontrer l’intimité d’une personnalité autant nimbée d’une gloire perpétuelle qu’il est sempiternellement conspué. La maison, devenue « Musée Léopold Sédar Senghor » depuis 2014, loge encore aujourd’hui l’âme de ce « métis » de l’universel, qui affirmait son hybridité jusque dans son « mbind ».
Avant de pénétrer l’ancienne demeure de Léopold Sédar Senghor, on est forcément tenté d’imaginer comment se dessine l’écrin d’un féru d’art et artiste lui-même jusque dans l’âme, politique jusqu’aux ongles, et humaniste de tout son verbe. La bâtisse, qui fait face à la mer, à Fann-Résidence, sur la Corniche ouest de Dakar, reste auguste malgré la menace de vétusté.
Passé le seuil, on découvre un vaste domaine de 7.432 m2. Le calme dépare la pétaudière routière du dehors. L’air de l’intérieur est caressé par la brise marine, quoiqu’un peu fouetté par les klaxons et autres pétarades. Mais l’attention du visiteur est plus happée par la majesté de la résidence, conçue par l’architecte Fernand Bonamy et construite entre 1975 et 1978, qui répond au parallélisme asymétrique. La surface bâtie de 880 m2 est entourée d’un jardin qui ne l’est resté que sur l’avant-cour, avec son baobab-fétiche qui fait sentinelle. Derrière et sur le côté, les arbres touffus qu’ils forment presque une haie de brise-vent.
Les céans du poète de la Négritude
Un lourd portail en bois massif donne sur l’espace de vie des « Dents de la mer », devenue « Musée Léopold Sédar Senghor » depuis 2014. Senghor, avec Colette son épouse et leur fils Philippe Maguilen ont aménagé ici après son départ du pouvoir en janvier 1981. Le visiteur admire, dès le vestibule, une grande étagère de collection. Le meuble compartimenté garde les souvenirs de voyages et autres présents d’homologues du premier chef de l’État du Sénégal indépendant. Laissée en l’état du rangement du couple, la collection démontre l’idée de la civilisation de l’universel que chérissait Senghor, tout en exaltant le Berceau de l’humanité. Au tout sommet de l’étagère, trône une Tête de pharaon Toutânkhamon. Oui, l’Égypte pharaonique, civilisation pionnière. Elle domine le reste des trésors issus de tout le monde : statue Bamiléké, présent d’un monastère de Normandie, vase de Corée du Sud, relique Dogon, traces de Cabo Verde, de Japon et Taïwan, des États-Unis, etc.
Deux autres bibliothèques renseignent la culture hybride de Senghor. Avec deux exemplaires du coran et de la bible qui partagent le même coffret, Léopold exprime sa foi ancrée mais tolérante. Deux statuettes de guerriers ceddo (ou cedo, corrigerait probablement Senghor) jouant au wouré surplombent l’emblématique casque de samouraï, qui côtoie à son tour les armoiries de la marine japonaise. Un de ses bateaux, à la dernière escale à Dakar, a déposé les nouveaux sceaux. Au tout dernier niveau, une magnifique plaquette en bois signée l’artiste Mbaye Diop a sous ses pieds une défense d’éléphant sculptée de figures anthropomorphes et zoomorphes et le médaillon du duc de Lévis Mirepoix. Toujours au rez-de-chaussée, une tapisserie de Papa Ibra Tall agrémente la salle de réception, comme pour prolonger la symbolique de la Salle des Banquets. Juste au-dessus de cette œuvre exceptionnelle, la sculpture que Senghor plaçait à côté de lui durant ses adresses à la nation résiste au temps et à ses érosions. La lumière permanente de cet espace est offerte par un bassin encerclé de vitres et dégagé vers le ciel, pour la joie de Senghor qui voulait couler sa retraite paisiblement. Au-delà du faste, l’installation donne de la fraîcheur au travail de décoration de Jean-Pierre Brossard.
Leurs âmes y séjournent encore…
La piscine décorative brillait aussi les yeux des invités du Salon blanc, où recevait Mme Senghor, et du Salon rose, salle d’attente pour le bureau de M. Senghor. Ce bureau est maintenant occupé par Mme Marième Ndoye, conservatrice du Musée Léopold Sédar Senghor. Au Salon vert, dans le séjour privé, on sent la féminité et l’allure distinguée de Mme Colette Senghor. La couleur est de son désir, d’ailleurs, elle, la Normande qui ne peut vivre sans verdure autour. C’est ainsi que le vert domine la pièce, barrée par une vitre qui relate une part d’amour du couple. Un poème de Senghor y est affiché, depuis la 15e Biennale de l’art africain contemporain. Ça dit : « Or Sénégalaise aux Sénégalaises s’était voulue la Normande de long lignage, aux yeux de moire vert et or ».
Ah, qu’il est fleur bleue, ce bon vieux Sédar. Mais sa « Blonde d’amour » le lui rendait bien. Par la cuisine en art de la bonne chère, par sa loyauté, son dévouement et son regard sur la ligne. Tenez, c’est écrit à la main par Mme Senghor « Ascenseur en panne » sur la porte de l’élévateur pour contraindre Léopold à monter les marches et faire de l’exercice. Un couloir mène ensuite aux deux chambres d’amis. Dans la première, on y garde encore le berceau de Philippe Senghor et des robes de créateur de Mme Colette Senghor. Ces empreintes font survivre les âmes des anciens occupants de la maison, surtout quand doivent surgir les marques de tragédie.
Par Mamadou Oumar KAMARA

