Au Sénégal, la récitation du Coran est une pratique quotidienne. Elle est présente dans les maisons, dans les daaras, dans les mosquées et dans les marchés. On apprend très tôt à écouter avant même de savoir lire. La voix est donc au cœur de l’apprentissage religieux. Parmi toutes les voix connues dans le monde musulman, une s’est imposée durablement dans l’oreille des Sénégalais : celle de Makhmoud Khalil Al-Hussary, que beaucoup appellent simplement « Khussary ».
Né en 1917 en Égypte, dans le village de Shubra an-Namla, Al-Hussary mémorise très jeune l’intégralité du Coran. Il se distingue rapidement par sa rigueur. Toute sa vie, il met l’accent sur le respect strict des règles de récitation. Il n’est pas dans la recherche de la mélodie ou de l’effet. Il privilégie la clarté, la discipline et la justesse.
Il devient l’un des premiers récitants officiels à la radio égyptienne et enregistre le Coran de manière complète, sourate par sourate, avec une précision qui fera école dans tout le monde musulman. Il mourra en 1980, mais sa voix continue de circuler partout.
Au Sénégal, cette voix est entrée depuis longtemps dans le quotidien. Avant les téléphones portables, on l’écoutait à la radio ou sur cassette. Aujourd’hui, elle circule sur les clés USB et les téléphones. Beaucoup de personnes reconnaissent la voix sans forcément connaître le nom de l’homme. Elle est devenue familière et évidente.
Cette présence est permanente. Elle existe toute l’année. Mais pendant le mois de Ramadan, elle s’intensifie fortement. Les radios religieuses la diffusent en continu. Dans les maisons, on l’écoute davantage. Dans les mosquées, elle accompagne souvent les moments avant la prière. Le Ramadan rend l’écoute d’Al-Hussary plus visible, plus forte et plus partagée.
Dans les daaras, son influence est encore plus marquée. Dans un daara internat de la périphérie de Dakar, la journée commence très tôt. Avant le lever du soleil, les enfants sont déjà assis sur des nattes, planche coranique à la main. Un petit haut-parleur est posé dans un coin de la salle.
On y diffuse la récitation d’Al-Hussary (sourate Yousouf). La voix est claire et régulière. Les enfants écoutent quelques versets, puis la récitation est arrêtée. À l’unisson, ils répètent. Certains ferment les yeux pour mieux suivre. D’autres bougent légèrement la tête pour garder le rythme. Le maître circule entre les rangs, corrige une prononciation, rectifie une pause et ajuste la longueur d’un son. La scène se répète plusieurs fois dans la journée.
L’influence dans la rigueur
Dans ce daara, Al-Hussary est utilisé comme base d’apprentissage. Le maître coranique explique que sa récitation permet aux enfants de bien entendre chaque lettre. Selon lui, « avec Khussary, il n’y a pas de confusion. L’enfant entend clairement. Il sait où s’arrêter. Il apprend la discipline avant la beauté ».
Pour ce maître, la récitation d’Al-Hussary forme l’oreille et prépare l’élève à une lecture correcte sur le long terme.
Un autre maître coranique, responsable d’un daara internat à l’intérieur du pays, confirme cette importance. Il explique qu’il utilise Al-Hussary depuis des années, surtout avec les débutants. « Beaucoup d’enfants arrivent ici sans base solide. Quand on leur fait écouter Al-Hussary, ils apprennent plus vite. La récitation est lente et régulière. L’enfant ne se perd pas. Il suit. »
Selon lui, pendant le Ramadan, cette écoute devient encore plus intense, car les enfants lisent davantage et passent plus de temps à mémoriser.
Dans ces daaras, Al-Hussary est un enseignant invisible. Même en l’absence du maître, sa voix continue de guider les élèves. Ils l’imitent naturellement. Ils copient le rythme, la respiration et même les pauses.
Dans les mosquées aussi, cette influence est visible. Pendant les prières, surtout au Ramadan, certains imams adoptent une récitation qui rappelle clairement celle d’Al-Hussary. Les fidèles reconnaissent cette manière de lire. Elle inspire confiance. Elle donne le sentiment que les règles sont respectées. Beaucoup de fidèles estiment que cette récitation les aide à mieux suivre et à rester concentrés.
Si Al-Hussary est autant aimé au Sénégal, c’est aussi parce que sa méthode correspond à la tradition locale. L’enseignement coranique sénégalais insiste sur la rigueur, la répétition et la mémorisation. On cherche d’abord la correction avant la beauté de la voix.

Sa récitation est lente, claire et disciplinée. Elle laisse le temps d’écouter, de répéter et de comprendre. Pour beaucoup de Sénégalais, sa voix est aussi liée à des souvenirs personnels. Elle rappelle l’enfance au daara, les premières planches coraniques, les longues soirées de Ramadan passées à écouter la radio. Elle évoque un temps d’apprentissage, de patience et de discipline.
Cette dimension affective explique pourquoi, malgré l’arrivée de nouveaux récitants, Al-Hussary reste toujours présent. Aujourd’hui encore, des enfants apprennent le Coran avec sa voix. Des adultes l’écoutent pour se corriger. Des maîtres continuent de l’utiliser comme référence.
Au Sénégal, Makhmoud Khalil Al-Hussary est une voix familière, profondément ancrée dans la pratique religieuse quotidienne, présente toute l’année et encore plus forte lorsque le mois de Ramadan arrive.
Les techniques de récitation de Makhmoud Khalil Al-Hussary : science, rigueur et clarté
La récitation de Makhmoud Khalil Al-Hussary repose sur une science très précise. Elle ne cherche pas l’effet ou la démonstration vocale. Elle vise d’abord la conformité au texte du Coran.
Toute sa méthode s’appuie sur le respect des qirā’āt (les différentes manières reconnues de lire le Coran), la maîtrise des riwāyāt (les modes de transmission d’une même lecture), et l’application stricte du tajwīd (les règles de bonne récitation).
Al-Hussary est surtout connu pour sa récitation selon la riwāya de Ḥafṣ ‘an ‘Āṣim (la transmission la plus répandue du Coran). Mais Al-Hussary ne s’est pas limité à une seule riwāya. Il a aussi enregistré le Coran selon d’autres riwāyāt reconnues, comme Warsh ‘an Nāfi‘ (une transmission très utilisée en Afrique de l’Ouest).
C’est cette riwāya qui est enseignée dans la majorité des daaras au Sénégal. Les élèves retrouvent donc chez Al-Hussary exactement la lecture qu’ils apprennent au quotidien, ce qui facilite beaucoup l’apprentissage. Il s’agit aussi de Qālūn (une autre transmission issue de la même école).
Ces versions permettent aux maîtres coraniques de montrer les différences de lecture, notamment sur les voyelles, les prolongations et certaines prononciations. Cette maîtrise de plusieurs riwāyāt renforce son statut de référence scientifique.
Dans l’application du tajwīd, Al-Hussary est d’une grande régularité. Les « madd » (prolongations des sons) sont toujours respectés selon leur durée exacte. Il ne raccourcit pas ce qui doit être long et ne prolonge pas ce qui doit être court. Cela permet aux élèves de compter clairement les temps et d’apprendre sans confusion.
Selon l’imam Amine Gueye, Khussary accorde une attention particulière aux « makhārij al-ḥurūf » (les points d’articulation des lettres). Chaque lettre sort de son emplacement précis dans la bouche ou la gorge. Cette précision est très importante pour les enfants et les débutants, car elle corrige très tôt les mauvaises habitudes de prononciation.
Al-Hussary applique avec rigueur les « aḥkām an-nūn wa-t-tanwīn » (les règles liées au nūn et à la voyelle nasale) et les « aḥkām al-mīm as-sākina » (les règles liées au mīm au repos). « L’iẓhār » (prononciation claire), « l’idghām » (assimilation), « l’ikhfā » (prononciation cachée) et « l’iqlāb » (transformation) sont exécutés de manière équilibrée, sans forcer le son.
La gestion des « waqf wa-l-ibtidā » (les arrêts et les reprises dans la récitation) est aussi très maîtrisée. Al-Hussary ne s’arrête jamais au hasard. Les pauses respectent toujours le sens du verset. Cette précision évite les erreurs de compréhension et aide les élèves à apprendre où s’arrêter correctement.
Un autre élément important de sa technique est la stabilité du rythme. Al-Hussary garde une cadence régulière du début à la fin. Il n’accélère pas brusquement et ne ralentit pas sans raison. Cette régularité facilite la mémorisation et donne un cadre rassurant à l’apprentissage.
C’est cette rigueur scientifique, alliée à une grande clarté, qui explique pourquoi Makhmoud Khalil Al-Hussary est autant respecté dans les daaras sénégalais et pourquoi sa récitation est utilisée toute l’année, avec une présence encore plus forte pendant le mois de Ramadan.
Amadou KEBE


